UNE VIE BOULEVERSEE – ETTY HILLESUM

LITTERATURE

Etty Hillesum

 

 

 Au début de la première guerre mondiale alors que l’Europe entière parachevait le scénario de l’extermination des juifs, Etty Hillesum, jeune juive néerlandaise de 27 ans, écrit un contre-scénario. Les larges extraits de son journal intime ainsi que ses correspondances depuis le camp de Westerbork (1941 – 1943), réunis dans « Une vie bouleversée » ont connu un succès foudroyant aux Pays-Bas lors de leur publication en 1981. Avec une liberté et une humanité indéfectible, elle livre un témoignage d’une clarté inouïe, léguant ainsi à ses lecteurs tout l’héritage spritituel du Monde. Celle qui rêvait de devenir un jour écrivain entra dans l’histoire à titre posthume  avec 40 ans de décalage. 

 

A travers ses nombreux carnets, elle consigne les moments de son existence en fragments qui, dès la première lecture, vous restent à jamais en mémoire. Interrogeant constamment ses sentiments, ses pensées, elle se lance dans une plongée au centre même de sa vie : trouver la source et le ressort les plus profonds. Le résultat : un document extraordinaire, tant par l’incontestable qualité littéraire que par la foi qui en émane. Par-dessus son épaule, on suit les élans de sa plume divine et on se laisse bercer sans peine par cette douce vague spirituelle.

Car si les années de guerre voient l’anéantissement des Juifs partout en Europe, elles sont belles et bien pour Etty des années de développement personnel et de libération spirituelle. Sa médiation personnelle vibre avec un optimisme et une foi indéracinables en l’Homme alors même qu’il accomplit ses plus noirs méfaits. « J’ai déjà subi mille morts dans mille camps de concentration. Tout m’est connu, aucune information nouvelle ne m’angoisse plus. D’une façon ou d’une autre, je sais déjà tout. Et pourtant je trouve cette vie belle et riche de sens. A chaque instant ». Alors que l’humanité s’avilit, et qu’elle se retrouve prise au piège dans ce destin de masse, la voix de la jeune Néerlandaise s’élève comme une incantation, d’une pureté sans fard et d’une éblouissante lucidité.

Quittant le camp de Westerbork le 7 septembre 1943, sa liberté intérieure sonne, étrange et belle, dans les camps, jusqu’en ce 30 novembre de la même année qui l’emporta à Auschwitz. Un destin bouleversé… On se remet difficilement de son silence.

 Art-icle expiré par Barbara pour Moodsto©k

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Morceaux choisis :

« Pour humilier, il faut être deux. Celui qui humilie et celui que l’on veut humilier, mais surtout : celui qui veut bien se laisser humilier ».

« On est partout chez soi. Partout où s’étend le ciel on est chez soi. En tout lieu de cette terre on est chez soi lorsqu’on porte tout en soi ».

« Parfois quand je passe à bicyclette, pédalant tout doucement, totalement absorbée, par ce qui se déroule en moi, je me sens en possession de possibilités d’expression si impérieuses, si sûres, (…) Toute ma tendresse, l’intensité de mes émotions, la houle de ce lac, de cette mer, de cet océan de l’âme, je voudrais les déverser en cataracte dans un seul petit poème ».

« Il faut si peu de mots pour dire les quelques grandes choses qui comptent dans la vie. Si j’écris un jour, je voudrais tracer ainsi quelques mots au pinceau sur un grand fond de silence ».

« La pluspart des Occidentaux ignorent l’art de souffrir, tout ce qu’ils savent c’est se ronger d’angoisse ».

« J’ai senti l’émotion rompre les digues et me submerger et les larmes longtemps enfermées en moi ont soudain submergé mon cœur : il y avait en moi tant d’amour, tant de pitié, tant de douceur, mais aussi tant de force… ».

(Parlant du camp) « Et c’est à vous couper le souffle – on y retrouve toutes les facettes, les classes, les « ismes », les oppositions et les chapelles qui divisent la société.(…). Ils se retrouvent désormais dans un espace vide, seulement délimité par le ciel et la terre et qu’il leur faudra meubler de leurs propres ressources intérieures.(…). La solide armure que leur avait forgée position sociale, notoriété et fortune est tombée en pièces, leur laissant pour tout vêtement la mince chemise de leur humanité ».

« Dans ce monde saccagé, les chemins les plus courts d’un être à un autre sont des chemins intérieurs. »(…). On ne connaît pas la vie de quelqu’un si l’on n’en sait que les événements extérieurs. Pour connaître la vie de quelqu’un, il faut connaître ses rêves, ses rapports avec ses parents, ses états d’âmes, ses désillusions, sa maladie, sa mort ».

« Les pires souffrances de l’homme sont celles qu’il redoute, car le grand obstacle c’est toujours la représentation et non la réalité. La réalité on la prend en charge avec toute la souffrance, toutes les difficultés qui s’y attachent – on la prend en charge, on la hisse sur ses épaules et c’est en la portant que l’on accroît son endurance ».

« Il me reste une leçon à apprendre, la plus dure, mon Dieu : assumer les souffrances que tu m’envoies et non celles que je me suis choisies ».

« Je me sens dépositaire d’un précieux fragment de vie, avec toutes les responsabilités que cela implique. Je me sens responsable du sentiment grand et beau que la vie m’inspire et j’ai le devoir d’essayer de le transporter intact à travers cette époque pour atteindre des jours meilleurs ».

« Finira-t-on par comprendre à la longue que l’amour de l’être humain en général porte infiniment plus de bonheur et de fruits que l’amour du sexe opposé, qui enlève de sa substance à la collectivité ? ».

« J’adopte instinctivement le point de vue de l’artiste et je crois qu’un jour, quand il me paraîtra nécessaire de tout raconter, j’en aurai aussi le talent ».

« J’aurais voulu manger les fleurs, me gaver de cette beauté » – Etty Hillesum

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