THE MAGIC TOUCH OF BANGKOK

VOYAGES

 

Comme beaucoup, je me suis laissée bercer trop longtemps par l’illusion que Paris était le « cochonnet » du planisphère, une sorte d’épicentre vers lequel toutes les puissances de ce monde pointaient avec envie… Puisque le voyage est la patrie de l’inconnu et que c’est justement ce qui me tétanise, je vais tenter de lui opposer toute ma confiance. Pour ce faire j’ai chargé mon dos de littérature de la conscience, direction Bangkok pour un mois de juin d’escapade intrépide à travers cette année 2012. Le meilleur remède m’a-t-on dit pour ensauvager les naïfs… Je veux débarquer ici l’arrogance de mon savoir, me tirer de cette confusion, refaire la partie et plonger dans le noir ! Inspirer l’expérience et la laisser me sculpter pour accueillir cette vie qui me tend généreusement les bras depuis toujours, respirer dans son tremblé…
Quelle est donc cette peur qui m’habite à la simple idée de n’être qu’un voyageur sans bagages ? De quoi se compose la biologie du courage ? Je veux lâcher ce monde climatisé, sourd et aveugle, un euro dans chaque oeil, pour un autre, riche de toutes les gourmandises non cotées. A déclencher comme cela des minis feux d’artifices en nous-mêmes, peut-être qu’un jour la somme des étincelles nous précipitera vers l’effondrement des valeurs matérielles..? Sortir de l’autisme communautaire, ne pas finir comme une terre desséchée, battue par les vents.

Bangkok monks

Je fais désormais partie de ces voyageurs qui recherchent la pacification en eux, l’abandon de tous réflexes de dualité. De ceux qui sont prêts à laisser œuvrer cette force intérieure, si exigeante, mais au combien simplificatrice, intuitive et salvatrice… Etre réceptive à cette vie qui marche en nous et qui nous devance. Fendre les foules, affronter le désordre pour faire entrer l’ordre en soi…

Sawat die kha…

00h30 / 35°C – « Bonjour Thaïlande ». Quelle est cette touffeur tellurique et végétale qui envahit mes sens dès la sortie de l’avion ? Jamais je n’avais expérimenté à ce point l’inconfort d’un simple jean sur ma peau… Arrivée à Khao San Road (The World’s greatest backpackers’ hub), étancher sa soif à coups de « San Mig », fumer des fausses Malboro, trinquer avec des étudiants chinois dans un anglais approximatif, regarder mon compatriote alsacien Paul-Henri Mathieu réaliser l’exploit face à Issner au 2è tour de Roland-Garros sur écran géant, techno à fond les ballons,… prendre part à ce joyeux bordel, very very atemporel. Puisqu’il parait que grandir équivaut à rétrécir à l’intérieur de nos masques, retrouver l’atome premier, j’ai déjà oublié mon adresse et les points culminants de mon CV pour m’agenouiller à la hauteur du vagabondage de l’enfance, sourire à la vie de tout-en-bas, épouser le mouvement du monde. Demain matin je me lèverai chez moi…
8h30 / 30°C – Au réveil, assister à la sortie euphorique des salons de tatouages où les derniers résistants de la nuit gravent leur ébriété dans l’éternité de leur épiderme, puis prendre un tuk-tuk direction Ratanakosin (quartier royal, celui des temples bouddhistes aussi), pénétrer dans l’enceinte du Wat Pho… Ma voix s’est tue, à peine le seuil franchit. Admirer le lazy reclining Buddha… Un silence chargé de paix qui nourrit mon âme plus que mille discours. Errer parmi les moines, mariner dans la couleur, admirer les détails du silence, marcher pieds nus et recevoir cette vague safranée si réconfortante aux yeux… quelle offrande. L’ouverture aux larmes du chemin, celle d’un bonheur apaisé qui comprend et qui ne juge plus rien ni personne, un bonheur vieux de 1000 ans au moins, qui nous enterrera tous. Une interminable respiration… Poursuivre l’après-midi en s’abandonnant aux mains d’une masseuse dévouée et maternelle dans l’un des nombreux salons de Rambuttri Street : « Oh » plaisir… et finir enfin par quelques brasses sur le toit de l’hôtel, surplomber Bangkok et ses épais nuages gras pendant l’orage. J’aime cette moiteur électrique, j’ai l’impression d’avoir enfin trouvé le bouton « On » de ma vie. Ce soir c’est pleine lune, alors je me précipite chez le coiffeur à la tombée de la nuit, expérience… ciseaux à papier et brosse à cheveux « Hello Kitty » pour quelques pièces seulement, adorable !

Photos by Ben Cohen, Jean Weil & Moodstock

20h / 30 °C – S’installer en soirée dans l’animation de la rue, petit boui-boui ou restaurant plus confortable, rouleaux de printemps, pad-thai et autres réjouissances… Pendant que les blattes s’affairent énergiquement sous les tables, je regarde défiler ici toute la génétique de l’humanité, de quoi m’occuper pendant trois siècles. La jeunesse internationale parade joyeusement : australiennes, américaines, européennes et israéliennes de 19 ans voyagent en solo sur le sol asiatique, juste assez pour me sentir ridicule, à l’aube de ma trentaine, d’avoir tant flippé mon départ. L’atmosphère est joviale et acoustique, et un cocktail incroyable de talents revisite chaque soir les répertoires blues, jazz, folk, rock… le genre d’ambiance qui offrirait un visage plus accueillant aux Grands Boulevards parisiens. Il y a quelque chose de magique dans l’air, le temps sourit et je ne parviens pas à retenir ma plume bavarde. Fainéanter dans un monde neuf est la plus absorbante des occupations. Nos classiques maux d’occidentaux, Dame Solitude et Dame Dépression s’enlisent  ici dans une impasse. « A kind of peaceful juice is running through my veins ».
A Bangkok, plus qu’ailleurs, tous les pigments du monde se marient à la perfection sans regards désobligeants. Lady boys, couples mixtes, familles et célibataires défilent dans un cortège de tolérance. Que penser cependant de ces contrats « d’amour » que le vide occidental scelle avec la chair locale assoiffée de perspectives nouvelles, d’un meilleur qui se monnaye. Un chèque en blanc, bien trop souvent… Pour qui connait la valeur et aussi la délectable saveur de la solitaire liberté, se glisser dans la peau de ces filles à la joliesse sans relief et au regard court demeure toujours une sensation glaciale… Egoïste bonheur peut-être ? Etre seul, être pauvre de besoins, être ignoré, étranger et partout chez soi. Ici et plus que jamais, l’intensité des rencontres est inversement proportionnelle à leur rareté. La vie a un arrière goût de bon sens et les hasards n’en sont plus… Les rencontres se succèdent. J’aime convertir les innombrables heures de contemplation solitaires et silencieuses en quelques instants de partage, quelques instants seulement… Ne pas tomber dans le piège de voyager ensemble.

I am a floating being….

J+ 11 / toujours aussi moite. Pour mes 30 ans, j’ai décidé de quitter la magie de Bangkok pour me rendre à Pai, petite enclave hippie de 2500 âmes, flanquée à 100 km de la frontière Birmane. « On ne va jamais aussi loin que lorsqu’on ne sait pas où l’on va » disait Christophe Colomb. Positif ! Les sonorités reggae du Baltimore de Nina Simone m’accompagnent sur cette route émouvante où le spectacle des bananiers sauvages m’attendrit aux larmes. Je veux m’abreuver de ce produit de luxe dont nous manquons déjà cruellement : le silence. Arrêter de battre le temps et lui céder la politesse sans lui courir après. Me laisser rincer par cette pluie quotidienne, celle-là même qui douche tout le monde à heure fixe. Puisque vivre et mourir ne font qu’un et que seule l’illusion du temps les sépare, c’est perchée dans le hamac d’une mignonnette cabane individuelle au milieu du chant d’insectes et autres mammifères dissimulés dans l’exubérance végétale, que j’accueille peu à peu mes 30 printemps à l’insu de tous, vierge de toute empreinte écologique…divin.

Moi qui ait habituellement le verbe incandescent, voilà plusieurs jours que je n’ai adressé la parole à personne. Après une ascension mémorable du temple Doï Suthep, j’ai finalement renoncé à cette retraite méditative de 21 jours, dont on m’avait tant parlée et me laisse volontiers fondre dans le moelleux des coussins de cet adorable café à Chiang Mai, un ginger tea à la main. Plonger dans ce précieux manuel « Le corps a ses raisons : l’anti-gymnastique» de Thérèse Bertherat, contribue enfin à détendre ce muscle trop résistant, celui qui croit régenter le monde à lui tout seul, le voilà bien inutile… Reposer lourdement dans sa vulnérabilité, apprendre peu à peu à décoloniser son imaginaire et développer un sens aigue pour l’essentiel. Au retour, mon intérieur subira un large désencombrement.
J + 4 : La folie de Bangkok me manque déjà…1h30 de trajet en mini van m’ont finalement « droppée » au beau milieu du Damnoen Sudak floating Market. J’ai le sentiment de développer ici la science de ce qui précède les mots. Intuition. Et d’intégrer un énorme réseau de compassion, avec un langage transparent. Alors que le roman de ma vie défile devant mes yeux avec une clarté inouïe, je comprends enfin comment le monde se tient, un peu comme un orgasme du cortex.. « Changing a known route throws us into the « now ». We become refocused on the visible, visual world. Sight leads to insight » – Julia Cameron. Et absorbe pleinement cet adage : le voyageur voit ce qu’il voit, le touriste voit ce qu’il est venu voir.

Photos by Ben Cohen & Moodstock

An inspiring stroke

Enfin, ne sachant pas voyager seule jusque là, j’ai entamé un cursus de formation dès mon arrivée sur le sol Thaïlandais auprès de l’école nationale de massage du Wat Pho. Lieu unique au monde pour se former aux techniques thaïlandaises et à la réflexologie plantaire. De quoi garnir mon errance d’un minimum de cadre et de diplômes. Lorsque je me rends à l’école, tôt le matin, j’ai le cœur dans les talons et du vent dans les mollets. Remonter ses longues avenues, observer la discipline uniforme des écoliers, ces temples majestueux au milieu des business de rue, me rappelle la rigueur des mangas nippons et des ¼ d’heures de TV volés aux adultes, petite. De temps à autre je double l’itinéraire par une traversée à bord du Chao Phraya Express pour quelques baths.
Le massage : un labeur qui libère. Un savoir qui puise sa source dans le plexus solaire et se transmet via une oralité millénaire, des idées qui naissent dans l’amour. La recherche aussi d’un perpétuel état de compassion, qui élargit notre influence guérissante tout autour de nous. Il parait qu’aimer les gens revient à les aider à se détendre… Cela faisait bien longtemps que je n’avais plus expérimenté le goût de la récompense. Je trouve les êtres infiniment beaux dans le calme. A mon retour en France, j’en ferai un service civil.

La Thaïlande est immense mais ses îles paradisiaques (Koh Tao, Koh Samui, Koh Samet, Koh Pha Ngan, Koh Chang,…) et autres full moon party attendront bien que je revienne avec l’élu. J’ai le sentiment d’avoir débusqué tant de beauté au coeur de son agitation et de son grouillement civilisé. J’ai essayé de regarder la souffrance au fond des yeux, « quelque chose » en moi s’est expliquée avec elle, des interrogations désespérées ont reçu des réponses, la grande absurdité a fait place à un peu d’ordre et de cohérence et me voilà capable de continuer mon chemin, direction Bali. Une bataille de plus, dont je sors enrichie d’un infime supplément de maturité. L’égo s’évanouit en voyage car il y a tant d’autres choses que lui à regarder. On s’avise aussi, du fait que les matières premières de la vie, si j’ose dire, sont partout les mêmes. Partout où s’étend le ciel, en tout lieu de cette terre on est chez soi lorsqu’on porte tout en soi. Le monde est une grande pensée à laquelle nous participons tous.

Art-icle expiré par Barbara pour Moodsto©k


Bonus
Infos Ecole de massage (Bangkok) :  www.watpomassage.com
Chetawan massage school (Salaya) : watch
Wat Pho and Royal Palace : watch
Khao San Road : watch