TATOUEURS – TATOUES

EXPOSITION

En 2010, une étude Ifop révélait qu’un français sur dix – dont 20% chez les 25-34 ans – était tatoué. La pratique du tatouage connaît un véritable engouement depuis les années 1999-2000, une seconde vie artistique qui met en exergue des oeuvres de qualité esthétiques indéniables. Parallèlement, les techniques d’encrage évoluent et les corps s’offrent à présent dans toute leur dimension. Le Musée du Quai Branly explore cet univers jusqu’au 18 octobre 2015, à travers une rétrospective à la fois vibrante et hypnotique. L’expo “Tatoueurs, Tatoués“, supervisée par Anne & Julien, fondateurs de la revue culturelle HEY!, et pour laquelle le tatoueur français Tin-tin endosse le costume de consultant artistique, propose une approche inédite de cette pratique ancestrale en rassemblant plus de 300 oeuvres historiques et contemporaines provenant d’ici, mais surtout d’ailleurs… Pour la première fois, une exposition met en perspective la dimension artistique du tatouage. Choisis parmis les représentants de la discipline, 30 artistes tatoueurs du monde entier, Tin-tin, Horiyoshi III, Filip Leu, Jack Rudy, Xed Lehead, Chimé ont dessiné leur projet sur toile, ou tatoué des volumes de silicone. Un hommage aux pionniers de l’ère moderne, « héros » responsables de sa mutation. Tous les continents actifs y sont représentés en un vestiaire de costume corporels graphiques qui ancre le troisième millénaire. : à mi-chemin entre l’exploration ethnographique et le spectacle forain, avec des digressions sociologiques sur les nouvelles tribus et les résurgences esthétiques.

Mais le champ artistique et celui de l’histoire contemporaine restent encore à investir. Outre l’histoire du tatouage et son ancrage anthropologique fort, elle souligne également le geste de l’artiste, les échanges entre tatoueurs du monde entier et l’émergence de styles syncrétiques. Un pari un peu fou, dont le succès tient indéniablement au fait qu’il n’existe pas de culture connue qui ne pratique pas cet art, qu’il soit permanent ou temporaire. Jadis omniprésente comme marqueur ritualisant dans les sociétés traditionnelles, elle fut éradiquée par la colonisation. Réduit dans certains pays à sa fonction punitive, le tatouage  s’est marginalisé. Héritage indélébile, il appartient pourtant au patrimoine commun d’une majeur partie de l’humanité.
Depuis Marco Polo au 13è siècle, le tatouage voyage au grès des expéditions, des captures de prisonniers, des itinéraires d’aventuriers. Dès le 15è siècle, avec le temps des grandes explorations, le tatouage est (re)découvert par les voyageurs occidentaux d’Asie, en Océanie et aux Amériques. On se souvient du marquage des esclaves de la Rome Antique et de la stigmatisation des criminels en Chine impériale, ainsi que le Code noir de Colbert en France, qui marque les criminels et les prostitués. Outil de contrôle des corps, à cette époque, le tatouage signale de manière définitive l’individu dangereux. Voyageant par la suite presque exclusivement sur la peau des marins et des aventuriers, il perd progressivement la fonction d’assimilation qu’il remplit dans les sociétés extra-européennes. Des trottoirs aux goulags, le tatouage écrit le vocabulaire crypté d’une population déterminée à braver l’autorité et à s’affirmer en milieu hostile.

Dès le début du 19è siècle, il devient désormais volontaire en Europe, et s’impose comme le langage sous-terrain d’un kaléidoscope d’individualités qui contamine la rue, le milieu carcéral, ainsi qu’un cercle à l’excentricité tentaculaire : celui du spectacle. Un trait commun émerge : marquer la peau revient à marquer l’inscription du sujet dans le corps social. S’il n’est pas toujours immédiatement décryptable, il demeure la trace d’une relation de soi à soi, de l’individu à son groupe d’appartenance et du tatoueur au tatoué.
Hier rassemblement d’esprits outsiders, le tatouage est désormais contraint par le développement des médias qui le surexposent, et écrit son histoire moderne au rythme du perfectionnement des nouvelles technologies. Son territoire déserte peu à peu celui du seul artisanat pour questionner le sujet de son interprétation. Par ailleurs, les années 80’s engagent un mouvement de revitalisation du tatouage, porté par plusieurs générations d’artistes originaires de Tahiti, des Iles Marquises et d’Hawaï, qui contribue à l’introduction et à l’adoption massive des motifs polynésiens dans le tatouage professionnel occidental. De motifs de circonstance devenus imposés et proposés systématiquement dans les shops, le tatoueur s’adonne aujourd’hui aux figures libres, laissant l’imaginaire devenir la force motrice, la matrice, célébrant sa dimension créatrice, vivante, et extrêmement mouvante. Enfin, depuis 10 ans, des formes inédites de compositions et de traits projettent une nouvelle génération de tatoueurs sur le devant de la scène. Elle a la volonté de rompre avec un esprit traditionnel, et de réinventer le vocabulaire de leur discipline. Une expérience sensorielle qui ravit les pupilles et marque l’âme… à ne pas manquer !

Art-icle expiré par Barbara pour Moodsto©k
www.quaibranly.fr