SOUTH MOROCCO : DUST AND ROSES…

VOYAGE

 

C’est la première fois que je voyage en terre musulmane, de quoi affronter le problème des rencontres actives à travers la complexité des ruptures et des différences pour celle, dont l’errance solitaire à la peau un peu trop claire…Le voyage étant ce grand tamis censé épurer nos intentions réelles et au passage dissiper quelques croyances erronées, je pars à la rencontre de mon « printemps arabe », en ce mois de mai 2014. Nul ne saurait dire si ici commence l’Afrique ou fini l’Europe. Au moyen-âge on considérait que c’était la pointe occidentale du Monde, on l’appelait « l’Extrême Occident », « Maroc », en arabe. Longtemps solitaire dans sa quête identitaire, parfois douloureuse et contrastée, le Maroc a finalement eu raison de tous les séismes politiques et culturels qui ont failli l’emporter. Celui aussi de l’indifférence et de l’ignorance d’une terre en pleine recomposition et reconquête de son identité nationale. Le pays change et c’est à coup de bulldozer qu’il écrit son histoire.
Pourtant la tradition orale qui y prévaut, les fêtes religieuses et les nombreux rites de passages qui jalonnent la vie, de la naissance à la mort, témoignent encore ici de son histoire millénaire. Un modèle d’exemplarité aussi, qui au centre d’un héritage berbère emprunt de tolérance était parvenu à réunir deux groupes que la circoncision rapproche : les juifs et les musulmans. Une « confrérie des éveillés », qui invite à la promenade dans les réminiscence collectives, et qui met à l’épreuve l’essence religieuse, comme notre monde ne sait plus le faire aujourd’hui. Il faut parfois jeté un coup d’œil dans le rétroviseur pour entrevoir le progrès…

J + 1 / 30°C : Au pied des montagnes de l’Atlas, Marrakech est aussi appellée la ville rouge pour la couleur de ses remparts et palais. Au coeur de l’ancienne medina, se trouve la place Jamaa El Fna, terrain vague mythique qui renaît chaque jour à la tombée de la nuit. Aujourd’hui, point de rencontre incontournable, elle débouche sur un dédalle de ruelles où ses marchands ont l’humilité du vendeur de rêves à petits prix : charmeurs de serpents, dresseurs de singe, dames hénné, lisant dans les lignes de la main. Les cercles de conteurs qui y récitaient jadis des textes venus de la nuit des temps et imposaient le silence autour de leur verbe, appartiennent désormais au passé. Même sort, pour son attachant mellah (quartier juif) qui, il y a soixante ans encore, était le plus peuplé du monde arabe, progressivement déserté par les sursauts de l’Histoire.
A oser se perdre un peu, parfois le rideau se lève et l’on est invité à venir s’abriter dans le calme d’un riad, autour d’un thé brûlant. La quiétude l’emporte alors, sur l’agitation brouillonne du commerce de rue. Plus qu’une boisson, véritable lubrifiant social, on le boit assis sur des petits tabourets, le dos courbé et penché en avant, comme s’il s’agissait d’une prière antique adressée au plaisir de vivre. Un accès simple et facile à un pan entier de culture. Soudain, on se sent accepté.
Rachid est un artisan ciseleur d’une soixantaine d’années, au regard empli de sourire, à qui j’ai demandé de tailler dans le laiton les mots « Amour » et « Sagesse », en arabe. Admirative devant la dextérité de celui qui est accroupi sur son art depuis l’adolescence, je sens l’heure de la confidence arriver. Le genre de vérité qu’on lâche de préférence à quelqu’un qui ne partage pas la même continentalité… « Tu sais, cela fait 42 ans que je suis marié et je ne sais toujours pas ce qu’est l’amour. Ici l’amour, c’est probablement lorsque deux maux se rencontrent; ils finissent par se reconnaitre et s’accommoder de leur peine ». Alors que la Koutoubia hurle une énième prière, il est déjà temps de quitter l’effervescence de la métropole et de s’enfoncer dans sa ruralité.

J + 6 / 35° C : A l’écart de Marrakech, le décor change soudainement pour laisser place à de vastes étendues silencieuses dans une palette de couleurs allant du vert des arganiers à l’ocre des villages de terre, qui fusionnent harmonieusement dans le paysage. Le Haut Atlas est un espace impérieux, vaste, chaleureux, entouré et méritoire. Ma première escale sera le petit village de Moulay Brahim, celui-là même où le réalisateur Radu Mihaileanu à tourné le film « La Source des femmes » : touchante petite enclave, haut perchée, peuplée d’âmes et de poussière aux arômes moyenâgeux. Des rires d’enfants discrets agitent de temps à autres ce voile qu’un silence et un soleil de plomb ont jeté à jamais sur la cité. Mohammed, mon chauffeur qui, le regard noir olive et pétillant, ressemble étrangement à Pierre Rabhi, n’a qu’une phrase à la bouche : « Les enfants, c’est la Vie ! ». Bien que je ne sente pas encore la sève de la maternité monter en moi, sans doute a-t-il raison…? Et pourtant, je m’interroge ici sur la condition de ces femmes si muettes, qui traversent ainsi leur vie sans être vues. Est considéré comme haram tout ce qui trouble l’esprit et excite les sens. Dans ces conditions opaques, même l’œil devient un membre sexuel, et je me rends vite compte qu’il faut éviter de parler de ces choses un peu salées avec ceux qui n’ont pas d’instruction.

Le coeur de Mogador

J + 8 / 36°C : Au Maroc, le moindre déplacement prend des allures de grand voyage. Sous les roues fatiguées des bus de la CTM, bat fièrement le cœur de cette terre ancestrale. Rêveuse pour les quelques 8h à venir, je laisse courir les pensées en désordre ; les vieux souvenirs se mélangent avec les dernières nouvelles et bientôt le chemin trouvera un nouveau souffle d’Atlantique, au détour d’un virage et me déposera au coeur de Mogador (Essaouira) : la belle blanche et ses affinités new-age. Le grain de beauté du royaume et ses couleurs qui éclatent la rétine, offre un calme et une poésie qui ont fait de la cité portuaire un repère pour beaucoup d’artistes en quête d’inspiration.
Tous ceux qui sont passés par elle vous parleront du taros, que souffle l’océan et qui balaie chaque jour la baie, devenue depuis quelques années un paradis pour surfeurs. Arpenter les remparts de « La bien dessinée » (en berbère) sur lesquels les vagues viennent s’éclater est sûrement le meilleur moyen d’en prendre le pouls. Ses canons alignés sur le chemin de ronde du port et pointés vers l’océan rappellent l’enjeu qu’il a représenté pendant des siècles. Une fantaisie européenne sur un thème marocain qui tient désormais l’océan, infatigable, en laisse. Son port de pêche et l’arrivée des bateaux en fin de matinée est un spectacle complet d’odeurs, de son et de couleurs : des filets remplis de sardines, de murènes, de daurades et de crustacés. Le charme bretons des années 50. Dans un mouvement insulaire, les mouettes, reines du petit matin, planent contre les lois de la pesanteur, plus légères que l’air, dans une transe tourbillonnante, fascinante.

Une africanité marquée aussi, à l’image des Gnawas, esclaves africains qu’Essaouira célèbre chaque été au cours de son festival International de musique. Traditionnelle, cette musique a pourtant suivi son évolution sous l’influence du monde hippie accueilli ici dans les années 70, en présence de Jimi Hendrix. C’était l’époque où des millions de jeunes et de moins jeunes à travers le monde, avaient tout abandonné pour devenir hippies et se prétendaient militants d’une noble cause que tout le monde ignorait…
Il faut savoir déceler aussi la malice du vieux brocanteur dans son échoppe, le toussotement agacé du notable au sortir d’une mosquée, le geste fatigué du marqueteur, sans oublié le bruit des portes toujours entreouvertes à la tombée de la nuit. Savoir ranger son appareil photo aussi sera apprécié de ceux qui vivent là. Ici, chaque signe a valeur d’indice. Cette ville ressemble étrangement à une belle, très belle femme un peu lasse. Dans l’opacité de la nuit, les ressortissants clandestins africains rangent leur marchandise vendue à la sauvette, en un claquement de doigt, au passage de la police locale : triste. C’est bien désolant parfois de constater que dans l’architecture de ce monde, le « mal » vient toujours du Sud, et finalement, que l’on se trouve dans l’Atlas ou en Europe, on est toujours le « nordique » de quelqu’un, prêt à redouter d’être rejoint par « l‘autre », celui qui ne nous ressemble pas encore… Ici la nuit est vraiment épaisse, la ville n’est pas éclairée par les scintillements des sodiums et des barres de néon, mais sourde, difficile à entendre. J’ai froid. Puisque Mogador est trop secrète pour contenir mon cœur avide de rencontres, je pars. Direction Taroudant et sa route périlleuse.

J + 13 / encore plus chaud : Arrivée à la tombée de la nuit, je dépose mes bagages dans un hôtel de configuration bolchévique aux charmes usés, avant d’entamer une virée dans son zouk animé. Il va falloir aussi que j’arrête d’engager le dialogue en demandant si les gens voyagent, lorsqu’ici même le gérant d’un riad à succès n’a pas le sou requis pour passer une frontière. Il y a des moments où je ne sais que faire de ce pays qu’est la France et que je porte en moi… Heureusement que l’on trouve du chocolat dans tous les recoins de la planète, pour tasser les écarts de conscience. A écouter ici les gens se raconter, je suis désormais plus familière avec les 5 devoirs le l’Islam. Depuis que l’on dispose tous d’un simple cœur battant pour un temps indéterminé, je trouve toujours fascinant d’observer par-delà le monde, comment chacun s’explique avec sa propre précarité, jusqu’à cette fin mystique où l’on comprend sa destinée. La nuit est déjà bien entamée et je retourne doucement vers mon QG. En arrivant, je stationne poliment devant l’entrée de mon hôtel, pendant que son gérant plante son front dans le sol pour 20 min de recueillement divin. Je trouve une parade à mon indiscrétion, en observant dehors le tracé des étoiles. De la prière jaillit sans doute le remède, mais selon moi, la nuit donne à celui qui dort le rêve qu’il a mérité…

Héritage berbère…

J + 15 / 41°C : Et c’est reparti pour plusieurs heures de trajet direction le désert, dans la fureur inépuisable de la solitude où le spectacle de la nature nuance merveilleusement la transition interminable du transport, un peu comme si la journée cherchait ce qu’elle avait d’unique.
Ouarzazate, la « movie-friendly », avec son implantation de studios construits par Ridley Scott, et qui n’accueille pas moins de 10 à 20 films de renommée internationale chaque année, ne m’intéresse guère. Je ne peux au contraire contenir mon impatience à l’idée de m’aventurer dans la vallée du Dra, à la recherche du temps des caravaniers qui, depuis la nuit des temps participaient aux cycles des échanges aux marges du monde. Sur l’axe Tombouctou – Tamnougalt,  vibre encore aujourd’hui le souvenir des files camelines chargées d’or, de sel ou d’ivoire, dans les pas des pèlerins et des trafiquants d’esclaves. Je ne serai pas en reste !
Et c’est à Agzd, que j’entame cette découverte où des complaintes aux variations frissonnantes s’élèvent dans un ciel blême de chaleur, à l’appel de la prière provenant des minarets des mosquées, si propre au monde oriental. Partir aussi à la rencontre du peuple berbère qui vit dans des villages reculés, accrochés aux falaises ou dans des oasis de désert, suffirait à m’occuper dix ans. Ces petits hameaux dispersés ressemblent à des amas de pain d’épices oubliés par un enfant distrait. Au contact de leur pensionnaires on retrouve soudain le goût d’une loyauté oubliée, le sens de la parole donnée. Un peuple aux réserves de bonheur inépuisables. Que dire aussi de ses splendides Kasbahs familiales, où un air ancien passe entre nos doigts à toucher leurs murs de terre. C’est dans ce genre de décor que le film Babel d’Alejandro González Iñárritu a été tourné. Petits gorgeons d’histoire, où le partage d’un thé libère la parole. Alors que la palmeraie frise de soif, on confie bien volontier que cela fait plus de 12 ans que l’on n’a pas connu l’ovation de la pluie. Celle qui habituellement lave la peine et récompense le labeur. Et puis l’on se console avec humour en prétextant que ce n’est pas le puit qui est profond, mais la corde qui est trop courte !

 J + 19 / 44°C : Impossible de ne pas franchir le seuil du désert. C’est à donc à Ouled Driss (Mhamid) que se poursuit cette expédition à travers mon « Grand sud », celui qui flirte avec la frontière algérienne. La route qui y mène offre un décor lunaire, et l’on ne sait plus bien si l’on se trouve aux portes de la mort ou au centre de la vie. Peut-être au commencement du monde, loin des commodités de ce nouveau siècle. Pendant que le temps, ailleurs, poursuit sa manie de découper la vie éternelle en tranches égales, ici sa course se heurte à un butoir de silence. Des gouttes nomades campent dans mes yeux…Paris, à l’autre bout de mon regard. Safari mental. Alors que Brahim et Brahim, les deux Touaregs qui m’accompagnent, sont capables de définir l’heure rien qu’en regardant l’ombre des palmiers, un savoir daté…, la nuit glisse sur les dunes de sable d’or et un silence joyeux recouvre le monde, célébrant son ordre premier. Une correspondance de sourd d’un disparu à l’autre, ramenant les visages de l’enfance ancienne, griffés d’étoiles. Que serions nous sans le secours de ce qui n’existe pas ? En voyage, on suit l’étoile désorientée de sa folie…
Pour ce nouveau périple, j’avais alourdi mon sac de deux ouvrages magnifiques, « La Grande Vie » de Christian Bobin et « La Religion de l’Amour » (Rûmî) sans savoir encore que la Perse serait mon prochain terrain d’exploration. Des livres qui corrigent l’existence, et sans doute d’heureux hasards, qui ne sont pour moi que la vie qui vous rattrape par le col pour vous signifier que c’est elle qui gère. La vallée des roses, une prochaine fois, …Inch’Allah !

Art-icle expiré par Barbara pour Moodsto©k
Photos by Moodstock

 

 

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Bonus :
Documentaire fascinant sur le Maroc : watch
Exposition sur le Maroc à l’Institut du Monde Arabe (Paris), à partir du 15 octobre 2014 : infos