SEARCHING FOR SUGAR MAN – American Zero, South African Hero …

MUSIQUE / CINEMA

 

« Searching for Sugar Man » ou l’histoire d’un mythe ressuscité. À première vue, le « pitch » paraît pour le moins cocasse : un réalisateur suédois, Malik Bendjelloul, enquête sur un rockeur américain dont la carrière s’est éteinte avant même d’avoir commencé. Parcours cabossé d’un recalé de la fièvre Motown devenu sans le savoir, une des voix du mouvement anti-apartheid en Afrique du Sud dans les années 1970. Certaines de ces chansons pourraient bien figurer au Panthéon du rock. Incroyable destin d’un mystérieux seigneur de la folk, qui savoure à 70 ans, sans aigreur ni ego, une reconnaissance bien méritée. Depuis la sortie, le 26 décembre dernier, de ce fantastique documentaire, le magnétisme de son génie musical se répand comme une traînée de poudre d’un continent à l’autre….Les places de son premier concert le 5 juin prochain à la Cigale (Paris) se sont arrachées en trois jours, si bien que le Zénith (Paris) lui tend les bras pour une seconde date inédite en 2013. Récit d’un mythe aussi chaotique que féérique. A suivre …

Culte - Sixto Rodriguez à Londres en 1971 bis Flash-back. A la fin des années 1950, Sixto Rodriguez, né en 1942 à Detroit dans un foyer d’immigrés mexicains, quitte l’école à 16 ans. Entre deux petits boulots, il gratte sur sa guitare des blues de Jimmy Reed ou les chansons des groupes de doo-wop, alors en vogue. Detroit, dans les années 1960, est une incroyable pétaudière musicale, alimentée aussi bien par les disques Motown (Stevie Wonder, Marvin Gaye, The Supremes) que par le rock furieux des Stooges d’Iggy Pop, ou de MC5, auteur de l’apocalyptique « Motor City is Burning ».  Sixto Diaz Rodriguez chantait alors la glauquitude de Motor City. »Détroit est la ville des Etats-Unis qui n’a vue sur rien. Je l’appelle la « ville des victimes ». Tous les gens que je connais y ont été volés, arnaqués, agressés. De leurs histoires, j’ai fait des chansons.  » – ajoute –t-il.
En 1967 et 1969, il enregistre deux albums: Cold Fact (où l’on peut entendre « Sugar Man ») et Coming From Reality, grâce au soutien de Clarence Avant, le patron du label Sussex, qui dès l’écoute de « Sugar Man », « Crucify your Mind » et « I Wonder »  lui offre un contrat. Son travail recueille les louanges de la critique et des producteurs, mais laisse le public américain de marbre..« On a dû en vendre six », dit le patron de Sussex qui, gardant une foi intacte en son artiste, l’envoie à Londres enregistrer un deuxième album, « Coming From Reality », avec une équipe de cracks anglais dont Chris Spedding et Jack Bruce. Nouveau naufrage. A cause de son nom à consonance latine ? De son look amérindien ? Qui sait… Après deux échecs commerciaux, il disparaît de la planète musicale. La rumeur le dit mort. L’artiste est renvoyé dans l’ombre. Et ce fils de prolos devient ouvrier à son tour pour payer les factures, tout en commençant une licence de philo, qu’il décrochera au bout de neuf ans : « Difficile d’étudier quand vous travaillez… ». Le vrai « Working Class Hero », c’est lui …

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Fin de l’histoire ? Pas du tout. En 1974, une jeune touriste anglaise s’envole pour l’Afrique du Sud, l’album « Cold Fact » sous le bras. Quand ses amis, de jeunes Blancs sud-africains engagés dans la lutte contre l’apartheid, découvrent le disque, ils sont cloués sur place : ses paroles farouchement anti-confomistes, ont livré une bande son idéale au mouvement des progressistes afrikaners, qui se battaient pour mettre fin à l’apartheid. Pas de doute, « The Establishment Blues », l’amour sans tabous « I Wonder » ont été écrites pour eux… des copies de ses titres s’échangent sous le manteau. Son succès underground est tel qu’il finira par sortir officiellement pour se vendre à… 500 000 exemplaires ! « Ici, Rodriguez était plus grand que les Rolling Stones », « La bande son de nos vies », disent des témoins. Or les nombreux fans de Rodriguez ignoraient tout de leur idole. Et pour cause, dans un pays frappé par un boycott culturel international et sans internet à l’époque, il n’avaient accès à aucune information….Pendant ce temps Rodriguez, n’ayant jamais véritablement quitté l’anonymat, travail dur sur des chantiers à Detroit, bien loin d’imaginer la ferveur sud-africaine à son endroit, il ne touchera d’ailleurs pas un seul centime de royalties. Pour une bonne raison : il est introuvable, et une rumeur se répand : désespéré, il se serait suicidé sur scène en se tirant une balle dans la tête, ou, autre version, en s’immolant par le feu.
Vrai ? Faux ?
Cette question hantera longtemps Stephen « Sugar » Segerman, disquaire du Cap, fan absolu de Rodriguez, quand, à la fin des années 1990, il décide de la tirer au clair avec l’aide d’un ami journaliste, Craig Bartholomew. Commence alors un véritable travail d’investigation. Après des mois de recherches, ces deux-là finiront par découvrir que Rodriguez est toujours vivant, et habite encore la bicoque qu’il avait achetée en 1970 pour 50 dollars. D’émouvantes retrouvailles, généreusement filmées par Malik Bendjelloul, qui a consacré quatre années à l’aboutissement de ce projet. La ténacité de ces trois curieux protagonistes débouchera également  sur l’organisation d’une tournée triomphale en Afrique du Sud, en 1998. « American zero, South African hero ». La musique est une école de patience. En 2008, Rodriguez travaillait encore comme couvreur. Depuis ce film et la réédition de ses disques, il redonne des concerts, et touche enfin des royalties :  « Mais il n’a pas changé, sourit Malik Bendjelloul, il ne garde rien, il distribue tout son argent à sa famille ». Une leçon de vie.

Sugar Man 2

« C’est un sage, un prophète »
D’un détachement et d’une modestie déconcertante dans la vie, les textes de Rodriguez n’en sont pas moins puissants et poétiques. Sa force spirituelle, son refus silencieux de la folie consumériste et son cynisme contemporains semblent avoir transformé tous ceux qui l’ont côtoyé. Dans le documentaire, ses trois filles et ses collèguent dépeignent le Dylan latino comme étant toujours habité par le militantisme, lui qui a brigué, en vain, la mairie de Detroit. Il est avant tout un homme appréciant les choses simples : le travail, la famille, et la musique, qu’il ne perçoit pas forcément comme une source de gloire ou d’argent. Signe particulier : a multiplié les échecs et connu autant de résurrections. « Tout au long de ma vie des inconnus ont changé mon destin ». Pas une once d’amertume, juste une paix totale. Une extraordinaire odyssée qui, portée par la meilleure BO de l’année, replace la foi au centre de l’attention. Le film a de grandes chances de se retrouver aux Oscars. Le voyage n’est pas fini.

 

Petits repères biographiques 

10 juillet 1942 – Naissance de Sixto Diaz Rodriguez à Detroit.
1967 – Sortie de son premier single « I’ll slip away »
1970 – Sortie de son premier album « Cold Fact »
1972 – Deuxième et dernier album « Coming from Reality »
1974 – Sortie de « Cold fact » en Afrique du Sud
1979 et 1981 – Tournée en Australie
1998 – Tournée en Afrique du Sud et introduction de l’artiste auprès de son premier public
2008 – Réédition de  « Cold Fact »  sur le Label Light in the Attic

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Un mot sur Malik Bendjelloul
Tout commence en 2006. Après cinq années passées à travailler pour la télé, Bendjelloul décide de changer de vie et de voyager.  «J’ai tout quitter pour partir six mois en Afrique et en Amérique du Sud à la recherche d’histoires à filmer ». A Cap Town (AFS) un disquaire lui raconte l’histoire de Sixto Rodriguez. Le jeune réalisateur Suédois se retrouve avec un brillant et complet scénario entre les mains et se lance intuitivement dans cette aventure, avec des moyens aussi brinquebalants que la vie de son héro. Après de longues recherches il fini par rencontrer Rodriguez à Detroit et fera preuve de patience : «  Pendant les quatre années suivantes, je suis revenu le voir une fois par an…vingt minutes à chaque fois ». Une parole rare et d’or que l’on retrouve dans le film entre images d’archives et séquences d’animation. Pour sa présentation au Festival du Film Sundance, le film remporte le prix spécial du jury et du public. Une de ces histoires où la réalité dépasse la fiction ; un bijou romanesque.

 Art-icle expiré par Barbara pour Moodsto©k