SAMSARA

CINEMA

 

Donnez-moi quelques nouvelles du monde…

Trente ans avant l’avertissement prophétique de Koyaanisqatsi de Godfrey Reggio, l’humanité embrasse toujours les mêmes erreurs, portées à un stade supérieur. Dans sa rivalité avec la nature, l’homme transgresse désormais ses lois avec une impudence divine. La dernière fresque musicale du réalisateur américain Ron Fricke place le langage dans un état de grande humiliation face à la schizophrénie ambiante. Une méditation guidée, non verbale, magnifique réponse artistique à la gueule de bois du monde, que ni la littérature ni le théâtre ne pourraient étancher.
Après avoir travaillé en tant que directeur de la photographie pour Godfrey Reggio (1982), Fricke a réalisé « Baraka » (1992) et « Samsara » (2012) comme une continuation logique de cette tradition filmique. L’ensemble de ses travaux baignent dans le même ADN. De longs plans de paysages, des contrastes implacables entre nature et urbanisme, des portraits fixes d’individus, des images froides et dépassionnées validant une absence de parti pris soutenue par un sens fanatique du détail et de la composition, par la brillance d’un oeil artistique ultra-compassioné et des séquences organiquement reliées entre elles par une bande son hypnotisante, bercée par la voix de Lisa Gerrard.
Pendant cinq ans, Ron Fricke a parcouru plus de vingt-cinq pays pour traiter de ses thèmes de prédilection : l’interconnexion et la transcendance. Un film qui nous abandonne à notre état de choc,… rouvrant du même coup tous nos sens à l’unité.

Samsara en sanskrit signifie «ensemble de ce qui circule » et « courant des renaissances successives » ou encore « océan de souffrances » ou « roue de la vie  »…
«Dans la vision cosmologique du bouddhisme, l’existence telle que nous la connaissons, le samsara, est appelée aussi « existence conditionnée ». Toutes les formes de vie que l’on y trouve, dépendent de causes et de conditions interdépendantes. Le fondement de cette existence conditionnée est l’ignorance : les êtres sensibles se méprennent sur leur propre nature en convenant une forme de dualité : la croyance que le monde et la conscience sont deux entités distinctes et autonomes (…) Le samsara est caractérisé par le fait d’être toujours insatisfaisant». – Karma Trinlay Tulku.
Menés par cette étroite idée de nous-mêmes, cet ego fictif, nous nous agitons dans tous les sens comme de petits propriétaires se querellant pour un rien. Alors que la nature est particulièrement effacée dans la sélection des plans, l’être humain et ses regards hagards y tiennent une place centrale. Ron Fricke livre une oeuvre qui effraye autant qu’elle angoisse. De la beauté conventionnelle à l’horreur scarifiée en passant par l’auto-destruction, au beau milieu des corps et visages grimés, tatoués ou meurtris, Samsara nous invite à admettre le visage inédit d’une seule et même humanité.

Un état d’âme…

Ce film questionne invariablement notre place dans l’univers. Cet éclatant poème visuel, solide et intuitif, doublé d’un support musical perceptif libère en nous des accès inouïs à la signification qui nous stimule intimement. Au-delà de ce monde où tout naît, se transforme et meurt, il y a une réalité omniprésente : la nécessité d’établir un lien avec le sacré est sans doute notre besoin et notre aspiration les plus profonds…Etre libre de tous vestiges d’orgueil, de jugement, d’agitation, de séparation qui voile l’être pur. S’incliner devant ce qui est, plutôt qu’au pied d’un idéal, sortir du temps commercial pour entrer dans l’immortel. En nous éveillant à ce qui est au-delà de notre intérêt individuel, nous découvrons une écologie naturelle de l’esprit et de la nature, fraîche ouverte, joyeuse, dans laquelle nous sommes organiquement reliés à toute chose. Mais sommes-nous encore capable de cueillir le fruit de l’arbre toxique, plutôt que de déraciner celui-ci ?
Véritable ode à la beauté, naturelle ou digitale, « Samsara » rappelle aussi que la vie d’un homme n’est rien d’autre qu’un long voyage à travers les méandres de l’art pour se réapproprier les quelques instants où son cœur s’est ouvert pour la première fois. Comprendre aussi que revenir à la simplicité de l’expérience directe, ne revient pas à renoncer au monde, mais à le recevoir…
D’une certaine manière, notre acte politique le plus radical est de comprendre que la crise fondamentale se trouve dans la conscience humaine. Au lieu de nous accrocher à une vision démesurée, supra-humaine de la perfection, nous devons apprendre à nous accorder l’espace de la bonté et à réinvestir notre corps de sa fonction naturelle, car au fond tout est digne de confiance. Enfin, telle une convocation solennelle à pleurer ensemble notre vulnérabilité, Samsara célèbre l’ordre naturel juste des choses qui requiert le geste noble, l’intention « spontanée ». Et pourquoi ne pas devenir les pionniers d’une nouvelle expérience humaine… ?

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« Dans la vie, on ne peut agir correctement dans un domaine alors qu’on est encore occupé à mal agir dans un autre. La vie est un tout indivisible »
- Gandhi

 

Art-icle expiré par Barbara pour Moodsto©k

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– sortie en salle : 27 mars 2013
– sortie DVD : 19 novembre 2013
– louer le film sur : www.universcine.com