S’ABANDONNER A VIVRE – SYLVAIN TESSON

LITTERATURE

« Au-delà d’une certaine altitude, il n’y a plus de mauvaises pensées »

 

« Devant les coups du sort il n’y a pas trente choix possibles. Soit on lutte, on se démène et l’on fait comme la guêpe dans un verre de vin. Soit on s’abandonne à vivre. C’est le choix des héros de ces nouvelles. Ils sont marins, amants, guerriers, artistes, pervers ou voyageurs, ils vivent à Paris, Zermatt ou Riga, en Afghanistan, en Yakoutie, au Sahara. Et ils auraient mieux fait de rester au lit »
Sylvain Tesson parcourt le monde. Dans les steppes d’Asie centrale, au Tibet, dans les forêts françaises ou à Paris, il marche, chevauche, escalade, bivouaque dans un arbre ou sous un pont, construit des cabanes. Cet amoureux des reliefs poursuit le merveilleux et l’enchantement. Dans son dernier ouvrage S’abandonner à vivre, il nous initie généreusement à un nouvel art… de vivre : « Tout ce qui bouleverse la vie advient fortuitement. Le destin ressemble à ces sceaux d’eau posés en équilibre sur la tranche des portes. On entre dans la pièce, on est trempé. Ainsi va l’existence. J’ai été initié à la vérité du « pofigisme » le soir où je m’y attendais le moins » – S. Tesson.

Se considérant lui-même, comme victime de la malédiction du mouvement, maitrisant parfaitement l’art de la chute, Sylvain Tesson éclaire nos vies à rebours, à travers 19 petites nouvelles attachantes et atypiques, émaillées de citations fusant tous azimuts. Avec son fatalisme joyeux, il nous précipite assurément au seuil de quelque chose de nouveau : l’abandon, l’art d’aller vers ce qui va vers nous. Et finalement cette idée à faire sienne, que la vie a plus d’imagination que nous…

Art-icle expiré par Barbara pour Moodsto©k
www.gallimard.fr

 

Morceaux choisis : 

« Le pôle Sud et le pôle Nord ont un point en commun : le pivot du monde les transperce. Chez Rémi et Caroline, il n’y avait pas d’axe, seulement l’attraction des antipodes (…) Elle butinait les gens, menait trois conversations, sans compter les débats intérieurs et le soir, en fermant les yeux, elle laissait le train des visions de la journée, la chasse des visages et la caravane des silhouettes passer sous ses paupières avant que le convoi des souvenirs ne s’abîme dans des oubliettes sur lesquelles elle ne se pencherait plus jamais »

« Elle travaillait aux ressources humaines d’une banque, à la Défense, et comme des milliers de cols blancs parisiens elle pensait que l’escalade sur des murs artificiels, le soir, rachèterait les journées passées sur des fauteuils ergonomiques à envoyer des e-mails à des supérieurs en surpoids derrière les vitres d’une tour »

« Elle s’était convaincue du rayonnement de cette langue qui, en réalité, n’était plus parlée que par soixante millions de petits-bourgeois épuisés, repliés sur le souvenir d’une grandeur fossile. Le français ne servait plus qu’à la revendication interne, à la plainte, au gémissement »

«…par la suite, une fois rentrés en France, je songeais que peu de gens peuvent se targuer d’avoir passé une journée entière côte à côte, accrochés à deux lames de métal au-dessus de trois cents mètres de vide, et que ce voisinage rapprochait les êtres davantage que des années de gin-fizz partagés à la terrasse des cafés »

« De toutes les lycéennes de la cité, c’était la plus entreprenante et, en ce temps-là, les filles avaient encore le droit d’allumer un garçon sans qu’on y mette le feu. Depuis en Seine-Saint-Denis, la tradition des bûchers à sorcières avait connu une belle reviviscence et on brûlait les filles pour les raisons qui avaient conduit Jeanne d’Arc aux flammes : des histoires de pantalon et de cheveux pas comme il faut »

« Ce Paris-Versailles, quelle laideur tout de même : des milliers de gens courant dans le désordre, hagards et vêtus de collants fluo et de marcels synthétiques : une abomination. Ces marathons urbains sont l’illustration dominicale de la maladie mentale moderne. Vingt-mille hamsters échappés de la cage donnent leurs petits assauts égotique sur le bitume. Il leur manque la roue de plastique (…) Le jogging était la névrose d’une société qui n’avançait plus »

« Noël était la plus parfaite entreprise de détournement spirituel de l’histoire de l’humanité. On avait transformé la célébration de la naissance d’un anarchiste égalitariste en un ensevelissement des êtres sous des tombeaux de cadeaux »

« Les Européens de l’Ouest, eux, ont oublié ce qu’ils doivent au stoïcisme, à Marc Aurèle, à Epictète. Ils méprisent ce penchant à l’inertie. Ils lui donnent le nom de fatalisme, font la moue devant la passivité slave et repartent vaquer à leurs occupations, les manches retroussées et les sourcils froncés. L’Europe de Schengen est peuplée de hamsters affairés qui, dans leur cage de plastique tournant sur elle-même, ont oublié les vertus de l’acceptation du sort »

« Pofigisme , n’a pas de traduction en français. Ce mot russe désigne une attitude face à l’absurdité du monde et à l’imprévisibilité des événements. Le pofigisme est une résignation joyeuse, désespérée face à ce qui advient. Les adeptes du pofigisme, écrasés par l’inéluctabilité des choses, ne comprennent pas qu’on s’agite dans l’existence. Pour eux, lutter à la manière des moucherons piégés dans une toile d’argiope est une erreur, pire, le signe de la vulgarité. Ils accueillent les oscillations du destin sans chercher à en entraver l’élan. Ils s’abandonnent à vivre ».

*****