RADE TERMINUS – NICOLAS FARGUES

LITTERATURE

Baobab

Allée des baobabs – Morondava© Alex Photos du Monde

« Rade Terminus » ce n’est pas un bistrot situé au bout d’une ligne de métro, c’est la deuxième plus belle baie du monde, celle de Diego-Suarez (Madagascar) où viennent se perdre des blancs à bout de souffle. « Un vrai dépotoir de la névrose occidentale, une sorte de terminus des âmes à la dérive, au sens figuré et géographique du terme ». On peut y croiser des ex-légionnaires nostalgiques de la période française, des RMistes réunionnais, des Belges venus faire des affaires, des Italiens mis au vert, des Suisses qui profitent des réseaux pédophiles, et aussi des déprimés, des ratés, des reconvertis, des petits truands (corses ou marseillais). « Diego, c’est une série b tropicale francophone en vrai ». Du soleil, des vestiges coloniaux, des filles, des ONG … « Cet ouvrage dresse une galerie de portraits comme on en rêvait, justes, bien brossés, qui font sourire un peu jaune ».

On retrouve là tout le spectre décadent des Occidentaux en goguette sur une île tropicale. Le chef de mission blasé d’une ONG humanitaire, censé rédigé un rapport bidon pour une « assoce » nommée Écoute et Partage. Le petit con pistonné pour un stage de vacances, dégoûté qu’on l’ait envoyé « pourrir au Moyen Âge » et ne décollant pas son oreille de son portable. La télé-marketeuse lilloise, cherchant l’exotisme des « circuits aventure ». Le vieux loser venu se taper des minettes malgaches, après s’être fait recaler dans tous les clubs de muscu parisiens. « Quand t’arrives ici, t’es Paul Newman, et quand tu rentres t’es Paul Préboist ! ». Ou encore le gérant d’une société locale de bateaux à moteur, développant des théories sur l’odeur poivrée et écœurante des autochtones, façon Gobineau des campings.
[…] Quant aux Malgaches, ils sont avant tout ce que vous êtes, vous, en face d’eux. Personne ne se sort de ce marigot « où les charrettes datent du troisième siècle ». Pas plus les blancs, les « vazahas », tous cupides, bornés et obsédés que les natifs du coin pour qui le sport national consiste justement à gruger ces vazahas. Le dialogue Nord-Sud, la coopération, le désintéressement : des illusions.

« La France, c’est bon, merci, mais j’ai déjà donné » lit-on à un moment dans Rade Terminus. Ce sentiment de renoncement et de lassitude imprègne les exilés volontaires que met en scène Nicolas Fargues dans son quatrième roman, à la fois retors et efficace. Mais à Paris, comme à Diégo, les cœurs secs prospèrent. Avec One man show (2002), c’était la haine de soi du petit écrivain blanc, bourgeois et protégé qu’il avait disséquée. Ici, il explore celle de l’Occidental délocalisé dans un pays de misère et de putes. Épingler le ridicule de ses contemporains est le jeu favori de Nicolas Fargues. Un style inimitable, mêlant dérision et critique acerbe des travers humains. Une brillante comédie, fluide, acide dans laquelle il porte un regard corrosif sur le monde des expatriés, ne cachant rien, il gratte là où le voyage fait traditionnellement du bien. Si ce roman a un but, c’est bien de faire comprendre au lecteur occidental que, considéré depuis tous les « bouts du monde » de la planète, l’Occident, c’est le bout du monde. A mettre dans la valise pour ceux qui partent, un ouvrage dédié aux occidentaux en mal de vrai voyages.
 A lire toutes affaires cessantes pour consoler ceux qui restent.

Entre Fianarantsoa et Manakara © Alex Photos du Monde

Entre Fianarantsoa et Manakara © Alex Photos du Monde

Nicolas Fargues est né en 1972. Enfance au Cameroun, au Liban puis en Corse. Deux ans de coopération en Indonésie, retour à Paris, petits boulots, publication, en 2000, du Tour du propriétaire. Après avoir connu un beau succès avec One man show (2002) et posé pour Chanel, il décide de fuir les mondanités parisiennes. A une vie confortable entre le Flore et le Lipp il a préfère vivre avec femme et enfants la difficulté de Diego-Suarez (Madagascar), un ancien comptoir français en ruines et œuvrer contre la misère, la prostitution, l’illettrisme. De 2002 à 2006, il y dirige l’Alliance Française. Il vit actuellement à Yaoundé.

Du même auteur Le tour du propriétaire (2000) – Demain si vous voulez bien (2001) – One Man Show (2002) – J’étais derrière toi (2006) – Beau rôle (2008) – Le Roman de l’été (2009) – Tu verras (2011) – La ligne de courtoisie (2012)

 Art-icle expiré par Barbara pour Moodsto©k Photos : Merci à Alex photos du Monde http://www.flickr.com/photos/alexphotosdumonde/
https://www.facebook.com/alex.photosdumonde

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Morceaux choisis (Rade terminus) :

« Ici, les gens serrent la main en regardant ailleurs. (…). Ici, les gens se souviennent de ton nom, même si tu ne leur as dit qu’une seule fois il y a longtemps (…) Ici, on n’écoute pas les autres en pensant à ce que l’on va dire quand ils auront fini »

« Ici, la flemme d’Occidental égoïste et individualiste n’est pas un prétexte pour décliner une invitation »

« Ici dans les bars et les restaurants, on appelle fruits exotiques les fruits d’ici (mangue, ananas, banane …)

« Ici, les Indiens possèdent des voitures neuves et les Français des véhicules d’occasion » (…) Ici, les chinois s’africanisent »

« Des prénoms pas possibles relevés sur des listes affichées dans le hall de la mairie : Fleurette, Fadel, Donatien, Josias Yannicko, Fidalie, Bruce Lee Tsara, Finardie, Auréliette … (Je n’invente rien !) … Chambertin, Judicaël, Cléopas, Fulgence, Claudin, Caurince, Jérémiald, Juther Haggerty, Léandrosse, Juleverne … Eudoxie, Gatien, Jacquenot, Phygelle, Germier, Joe-Francklin, Lacrilick, Soristine … Jean-Adolphe, Rico Stendhal, Floricet, Alfredine … Thérèse-Lilance,  Gervais, Fortunatus, Andrianome, Télesphore, Nomerdine, Frigassman, Louisella, Fréjus, Symonette, Hortensia, Jakie-Tonine, Zadig-Roméo, Arc-A-Dius de Moreno (je vous jure, vu de mes yeux, c’est un seul prénom) »

« Ici, les statistiques économiques occidentales du genre : un individu vit avec moins de 2 dollars par jour, perdent toute leur signification (…) En vente au marché, des sachets plastique Carrefour tout neufs »

« Ici, certaines personnes répètent machinalement la fin de tes phrases par gêne de ne pas parler aussi bien français que toi (…) J’ai trébuché tout seul sur le trottoir. Le Malgache qui m’accompagnait s’est excusé. De même lorsque, un peu plus loin, j’ai fait tomber mes lunettes de soleil »

« Entendu à propos des commerçants indiens : « Comme personne ne peut acheter, alors ils vendent de la merde » « Ici, la seule ambulance de la ville ne branche sa sirène que pour le plaisir »

« Journée visite des écoles. Ici, si tu es blanc, pas trop vieux, que tu fais propre et que tu as l’air gentil, certains parmi les petits garçons que tu croiseras dans une cour d’école lèveront vers toi des yeux graves et rêveurs en t’appelant « papa … »

« Passage au journal télévisé régional. Ici, le présentateur va filmer seul son sujet avec la seule caméra disponible pour la chaîne. Ensuite, il rapatrie seul la cassette à la chaîne, va seul éclairer le studio, seul allumer la télé-magnétoscope qui fait face à sa table, seul fermer les fenêtres, seul dire aux gens de se taire dehors et de chasser les poules, seul monter sur pied puis régler la caméra en face de lui, seul brancher le micro. Ensuite il va s’asseoir, se peigne, rajuste sa chemise, prend la télécommande pour mettre en marche son reportage au moment du décryptage. Quand c’est l’heure, il appuie sur le bouton Play et assure le commentaire en direct »

« A la banque ici, on compte à la main les liasses de cinq ou six cent billets. Mais le temps passe très vite parce que c’est fascinant à regarder »

« Le rire de l’autodérision chez l’homme noir, c’est le meilleur moyen de signifier au Blanc qu’il n’est pas de la partie ».

gamin

Mangily – pays Vezo© Alex Photos du Monde

http://www.pol-editeur.com/

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