L’USAGE DU MONDE – NICOLAS BOUVIER

LITTERATURE DE VOYAGE

 

« Un voyage se passe de motifs. Il ne tarde pas à prouver qu’il se suffit à lui-même. On croit qu’on va faire un voyage, mais bientôt c’est le voyage qui vous fait, ou vous défait »
– Nicolas Bouvier

 

Nicolas Bouvier (1929-1998), genevois de l’itinérance, laisse derrière lui une douzaine de livres que l’on pourrait qualifier d’insurpassable vagabondage littéraire qui feront naître nombre de vocations d’écrivain ou de voyageur. Son célèbre « Usage du monde » raconte sa lente et heureuse dérive dans les années 1953-1954, entre Genève et le Khyber Pass, en compagnie du peintre Thierry Vrenet, à bord d’une mini fiât Topolino. Une fabuleuse leçon d’histoire, de regard, et d’humilité… d’un monde dont il avait commencé à prendre la mesure à 20 ans, en partant vers l’Orient.

Pas d’exotisme facile chez cet homme qui aurait pu dire comme Cartier-Bresson, « je ne voyageais pas, je vivais dans les pays ». Au détour d’un marché à Belgrade, d’une route de Grèce, d’un coiffeur à Tabriz (Iran) ou au pied de l’Hindou Kouch, chaque page de ce livre est empreinte de cet effort passion de l’artisan qui forge sa pièce avec le temps, soucieux de relater le réel… Un ouvrage qui sera pourtant édité initialement à compte d’auteur, devant la frilosité des éditeurs de l’époque, avant le succès qu’on lui connait aujourd’hui.

Art-icle expiré par Barbara pour Moodsto©k 

 

 

Morceaux choisis

« Lorsque le désir résiste aux premières atteintes du bon sens, on lui cherche des raisons. Et on en trouve qui ne valent rien. La vérité, c’est qu’on ne sait comment nommer ce qui vous pousse. Quelque chose en vous grandit et détache les amarres, jusqu’au jour où, pas trop sûr de soi, on s’en va pour de bon »

« Fainéanter dans un monde neuf est la plus absorbante des occupations »

«…être privé du nécessaire stimule, dans certaines limites, l’appétit de l’essentiel. La vie encore indigente, n’avait que trop besoin de formes et les artistes – j’inclus dans ce terme tous les paysans qui savent tenir une flûte, ou peinturlurer leur charrette de somptueux entrelacs de couleurs – étaient respectés comme des intercesseurs ou des rebouteux »

 « Il y a des villes trop pressées par l’histoire pour soigner leur présentation »

« Cela ne frappe pas, parce qu’ici la vie et la mort s’affrontent chaque jour comme deux mégères sans que personne intervienne pour rendre l’explication moins amère. Les pays durs et qui rattrapent le temps perdu ne connaissent pas ces ménagements »

« On se croise en chemin sans toujours se comprendre, et parfois le voyageur s’impatiente ; mais il y a beaucoup d’égoïsme dans cette impatience-là »

« Finalement, ce qui constitue l’ossature de l’existence, ce n’est ni la famille, ni la carrière, ni ce que d’autres diront ou penseront de vous, mais quelques instants de cette nature, soulevés par une lévitation plus sereine encore que celle de l’amour, et que la vie nous distribue avec une parcimonie à la mesure de notre faible cœur »

« Nous nous refusons tous les luxes sauf celui de la lenteur »

« Mais comme la lumière des étoiles lointaines, les réputations des acteurs atteignaient la ville avec une génération de retard. Des vedettes mortes depuis longtemps survivaient ici en secret »

« C’était l’adresse d’un missionnaire américain perclus de solitude, le regard myope et prudent, et une de ces dentitions chevauchantes dont certaines sectes anglicanes semblent avoir le secret… »

« Comme à Kyoto, comme à Athènes, Téhéran est une ville lettrée. On sait bien qu’à Paris personne ne parle Persan ; à Téhéran, quantité de gens qui n’auront jamais l’occasion ni les moyens de voir Paris parlent parfaitement français. Et ce n’est pas le résultat d’une influence politique ni – comme l’anglais en Inde) d’une occupation coloniale. C’est celui de la culture iranienne, curieuse de tout ce qui est autre »

« La santé est comme la richesse, il faut l’avoir dépensée pour l’apercevoir »

« Pendant que nous rôdions à dix à l’heure en quête de l’hôtel, et que les étoiles s’éteignaient une à une, le mot « Kandahar » prenait successivement la forme d’un oreiller, d’un édredon, d’un lit profond comme la mer où il s’agirait de s’installer, pour cent ans par exemple »

« L’homme est trop exigeant : il rêve d’une mort élue, achevée, personnelle, profil complémentaire du profil de sa vie. Il y travaille et parfois il l’obtient »

 « Sur tous les camions « au long cours » d’Asie, la composition de l’équipage est à peu près la même. Le véritable propriétaire du véhicule, c’est Allah, et les inscriptions qui couvrent la carrosserie lui rappellent ses responsabilités »

« La vertu d’un voyage, c’est de purger la vie avant de la garnir ».