LETTRES A UN JEUNE POETE – RAINER MARIA RILKE

LITTERATURE

 

 

Né à Prague, élève officier en Autriche, compagnon de la sulfureuse Lou Andreas-Salomé, secrétaire de Rodin, Rainer Maria Rilke adresse ces dix lettres à un jeune admirateur, entre 1903 et 1908. Pendant cinq ans, avec une extrême délicatesse, Rilke répondra régulièrement à ce jeune homme qu’il ne rencontrera jamais. Le jeune epistolier s’adresse au poète comme à un confident susceptible de l’aider à surmonter l’alternative qui le tenaille : la carrière militaire ou les risques de la poésie.

Ce sont les préceptes de la vie d’artiste que Rilke met à l’épreuve de son correspondant, afin de vérifier le besoin où il est, d’écrire et de se réjouir des difficultés inéluctables qu’il rencontre. Rilke lui répond longuement et une correspondance s’engage. Le monde ne vous est pas hostile, écrit-il dans ses lettres à la fois confiantes et généreuses. Il ne pouvait espérer plus belle écoute et plus juste accueil à ses incertitudes. N’étant âgé que de 27 ans à l’époque, le poète explore la raison ultime qui détermine les choix d’existence que tout un chacun peut découvrir en soi. La création artistique apparaît, sous la plume de Rilke comme l’acceptation de ce que l’on est véritablement. Humble et magistral à la fois, Rilke aborde tous les grands sujets de l’existence : l’amour, la mort, Dieu, la solitude. A travers ses lettres délicates, il prend littéralement son lecteur par la main et l’engage avec douceur et bienveillance à laisser se révéler en lui le plus gros choc artistique de son existence. On assiste en un mot, au spectacle extrêmement rare d’une formation par accomplissement intérieur.
Le succès de Lettres à un jeune poète tient certainement à cette dimension quasi-universelle de la réflexion du poète. Rilke insiste avec passion sur la nécessaire solitude du créateur, celle qui permet de voir clairement le monde, à y chercher l’or du temps. « Rentrez en vous-même (…) Et si de ce retournement vers l’intérieur, de cette plongée vers votre propre monde, des vers viennent à surgir, vous ne penserez pas à demander à quiconque si ce sont de bons vers ». La poésie comme recherche d’une vérité intime.

 Art-icle expiré par Barbara pour Moodsto©k

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Du même auteur :

« Poèmes à la nuit » – « Les cahiers de Malte Laurids Brigge » – « Le livre de la pauvreté et de la nuit » – « Notes sur la mélodie des choses »

 

 

 

 

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Morceaux choisis

« Etre artiste veut dire ne pas calculer, ne pas compter, mûrir tel un arbre qui ne presse pas sa sève, et qui, confiant, se dresse dans les tempêtes printanières sans craindre que l’été puisse ne pas venir »

« Tout est d’abord mené à terme, puis mis au monde »

« Mais tout ce qui, un jour, deviendra peut-être possible pour beaucoup, le solitaire peut déjà le préparer et l’élaborer de ses propres mains qui se trompent moins (…) Votre solitude vous sera un soutien et un havre et c’est à partir d’elle que vous saurez trouver tous les chemins qui seront vôtres (…) se démarquant de la multitude importune qui parle et bavarde (…) Car ceux qui vous sont proches se trouvent au loin, dites-vous, ce qui révèle qu’une certaine ampleur est en train de s’installer autour de vous. Ce qui est nécessaire, c’est seulement ceci : la solitude, la grande solitude intérieure »

« Evitez de nourrir ce drame parents et enfants : il gaspille tant de force chez les enfants et consume l’amour des parents qui agit et réchauffe même lorsqu’il ne comprend pas. (…) croyez simplement à leur amour qui vous sera conservé comme un héritage »

« Pénétrer, en soi-même et ne voir personne durant des heures, voilà ce à quoi il faut être capable de parvenir. Etre seul comme on était seul, enfant, lorsque les adultes allaient et venaient, pris dans des affaires qui semblaient importantes et considérables, puisque les grandes personnes avaient l’air très occupées et parce qu’on ne comprenait rien à leurs faits et gestes (…) Pourquoi ne pas échanger la non-compréhension intelligente d’un enfant contre le rejet et le mépris (…) ? »

« L’amour est aussi une bonne chose, car l’amour est difficile. Que deux êtres humains s’aiment, c’est sans doute la chose la plus difficile qui nous incombe, c’est une limite, c’est le critère et l’épreuve ultimes, la tâche en vue de laquelle toutes les autres ne sont que préparation. (…) C’est, pour l’individu, une extraordinaire occasion de mûrir, de se transformer au sein de soi, de devenir un monde, un monde en soi pour quelqu’un d’autre ; c’est pour lui, une grande et immodeste ambition, quelque chose qui le distingue et l’appelle vers le large (…) Et cet amour plus humain (…) ressemblera à celui que nous préparons péniblement, non sans lutte, à cet amour qui consiste en ce que deux solitudes se protègent, se bornent et se rendent hommage »

« C’est si souvent à cause du nom donné à un crime qu’une vie se brise et non à cause de l’acte en lui-même, individuel et sans nom, qui fut peut-être, dans cette vie, une nécessité tout à fait déterminée et qu’elle eût pu sans doute assumer sans peine »

« Cette grandiose solitude accomplit en vous son travail, solitude qui ne pourra plus jamais être effacée de votre existence, et qui, dans tout ce que vous aurez à vivre et à réaliser, agira continûment et de manière discrètement décisive, telle une influence anonyme, un peu comme en nous le sang de nos ancêtres court sans cesse et se fond avec le nôtre pour produire un composé unique, (…) ce que nous sommes à chaque tournant de notre vie »

« Et ne croyez pas que celui qui cherche à vous réconforter vit sans difficulté parmi les mots simples et tranquilles qui, parfois, vous font du bien. Sa vie est pleine de peine et de tristesse, et reste très en deça de la vôtre. S’il en était autrement, il n’eût jamais su trouver ces mots »

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