LETTRE D’UNE INCONNUE – STEFAN ZWEIG

LITTERATURE

 

 

Un amour total, passionnel, désintéressé, tapi dans l’ombre, n’attendant rien en retour que de pouvoir le confesser. Une blessure vive, la perte d’un enfant, symbole de cet amour que le temps n’a su effacer ni entamer. Une déclaration fanatique, fiévreuse, pleine de tendresse et de folie. La voix d’une femme qui se meurt doucement, sans s’apitoyer sur elle-même, tout entière tournée vers celui qu’elle admire plus que tout.
Avec « Lettre d’une inconnue », Stefan Zweig pousse plus loin encore l’analyse du sentiment amoureux et de ses ravages, en nous offrant un cri déchirant d’une profonde humanité. Ici nulle confusion des sentiments : la passion est absolue, sans concession, si pure qu’elle touche au sublime. L’histoire d’un coeur disposé à aimer et à mourir; d’un coeur sans limites qui se consume avec candeur et mysticisme, l’histoire d’un coeur illuminé qui se raconte et se met à nu face à un homme aimé toute une vie. Zweig dresse le portrait d’un homme qui pourrait être tous les hommes, une caricature de légèreté et d’inconsistance, chassant toujours une proie inconnue; rappelant au passage que l’on ne possède jamais quiconque et que la passion dévorante et unilatérale mène au tombeau. Ne pas se reconnaître soi-même, nous amène à ne pas être reconnu.

Film réalisé par Max Ophüls (1948)

 

Stefan Zweig est né à Vienne en 1881.
Il s’est essayé dans les genres littéraires les plus divers, mais ce sont ses nouvelles qui l’ont rendu célèbre dans le monde entier. Profondément marqué par la montée et les victoires nazies. Stefan Zweig a émigré au Brésil. Il s’est suicidé en même temps que sa seconde femme à Pétropolis, en février 1942.

Du même auteur :
Rêves oubliés – Dans la neige  – Une jeunesse gâchée – Les Prodigues de la Vie – Amok – La Confusion des sentiments – Vingt-quatre heures dans la vie d’une femme – Le Voyage dans le passé – Le Joueur d’échecs – Ivresse de la métamorphose – Marie-Antoinette – Magellan, etc.

 

Art-icle expiré par Barbara pour Moodsto©k 

Morceaux choisis

« Il y a en toi deux hommes : un jeune homme ardent, gai, tout entier au jeu et à l’aventure, et en même temps, dans ton art, une personnalité d’un sérieux implacable, fidèle au devoir, infiniment cultivée et raffinée (…) Une face claire est franchement tournée vers le monde, tandis que l’autre, plongée dans l’ombre, n’est connue que de toi seul. Cette profonde dualité, le secret de ton existence, l’enfant de treize ans que j’étais alors, magiquement fascinée par toi, l’a sentie au premier regard »

« Rien sur terre ne ressemble à l’amour secret d’une enfant retirée dans l’ombre; cet amour est si désintéressé, si humble, si soumis, si attentif et si passionné que jamais il ne pourra être égalé par l’amour, fait de désir et, malgré tout, exigeant, d’une femme épanouie »

« Seuls les enfants solitaires peuvent garder pour eux toute leur passion: les autres dispersent leur sentiment dans des bavardages et l’émoussent dans des confidences; ils ont beaucoup entendu parler de l’amour, ils l’ont retrouvé dans les livres, et ils savent que c’est une loi commune. Ils jouent avec lui, comme avec un hochet; ils en tirent vanité, comme un garçon de sa première cigarette »

« Pendant longtemps, tu ne me remarquas pas, bien que, chaque soir, même par la neige tourbillonnante et sous le vent brutal et incisif de Vienne, je fisse le guet dans la rue (…) Le lendemain soir, je revenais humblement à mon poste ; je t’attendais, je t’attendais toujours, comme, pendant toute ma destinée, j’ai attendu devant ta vie qui m’était fermée »

« Une femme entre cent, une aventure dans une chaîne d’aventures déroulant éternellement ses anneaux »

« J’ai éveillé ta curiosité, et je remarquai, par la forme enveloppante et subtile de tes questions, que tu voulais saisir ce mystère. Mais je me tenais sur mes gardes. J’aimais mieux passer pour folle que te dévoiler mon secret (…) Combien d’heures de ma vie se concentraient en cette vertigineuse minute »

« Tu ne t’es pas douté qu’avant toi jamais un homme ne m’avait touché, n’avait effleuré ou vu mon corps. Comment aurais-tu pu le supposer, mon bien-aimé, puisque je ne t’offrais aucune résistance, que je réprimais toute hésitation de pudeur, pour que tu ne pusses deviner le secret de mon amour, qui t’aurait sans doute effrayé – car l’amour, pour toi, ne peut être que quelque chose de léger, revêtant la forme d’un jeu et dénué d’importance; tu redoutes de t’immiscer dans une destinée »

« Je me le rappelle, lorsque tu dormais, que j’entendais le souffle de ta respiration, que je touchais ton corps et que je me sentais si près de toi : dans l’ombre, j’ai pleuré de béatitude »

« Mon enfant est mort hier – c’était aussi ton enfant (..;) Comment aurais-je pu te dire cela ? Jamais tu ne m’aurais crue, moi l’étrangère, trop facilement disposée à t’accorder ces trois nuits, moi qui m’étais donnée sans hésitation, avec ardeur, même ; jamais tu n’aurais cru que cette femme anonyme rencontrée fugitivement t’avait gardé sa fidélité, à toi l’infidèle »

« Tu m’aurais trouvée pesante, tu m’aurais détestée, peut-être seulement quelques heures, peut-être seulement l’espace de quelques minutes – mais, dans mon orgueil, je voulais que tu penses à moi toute ta vie sans le moindre nuage »

« Mais peut-être veux tu savoir comment j’ai pu l’élever ainsi, dans le luxe, comment j’ai pu faire pour lui offrir cette vie éclatante et joyeuse des enfants du grand monde ? Mon bien-aimé, je te parle du fond de l’ombre. Je n’ai pas honte, je vais te le dire, ne t’effraie pas; mon bien-aimé, je me suis vendue »

« Je me rendais compte que je brisais ma vie, mais que m’importait l’amitié, que m’importait l’existence, au prix de l’impatience que j’avais de sentir encore une fois le contact de tes lèvres et d’entendre monter vers moi tes paroles de tendresse ? (…) Et je crois que si, sur mon lit de mort, tu m’appelais, je trouverais encore la force de me lever et d’aller te rejoindre »

« Jamais je n’ai rencontré, chez un homme, trouvé dans ses caresses, un abandon aussi absolu du moment présent, une telle effusion et un tel rayonnement des profondeurs de l’être – à vrai dire pour s’éteindre ensuite dans un oubli infini et presque inhumain (…) Encore une fois, je n’étais pour toi que l’aventure, la femme anonyme, l’heure de passion qui se dissipe sans laisser de trace dans la fumée de l’oubli »

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