L’ENVIE – SOPHIE FONTANEL

LITTERATURE

 

« La vie privée ce n’est pas ce qu’on fait, c’est ce qu’on ne fait pas »

« Pendant une longue période, qu’au fond je n’ai à coeur ni de situer dans le temps, ni d’estimer ici en nombre d’années, j’ai vécu dans peut-être la pire insubordination de notre époque, qui est l’absence de vie sexuelle. Encore faudrait-il que ce terme soit le bon, si l’on considère qu’une part colossale de sensualité a accompagné ces années, où seuls les rêves ont comblé mes attentes ? (…) Sur ce rien qui me fut salutaire, et dans lequel j’ai appris à puiser des ressources insoupçonnées, sur ce qu’est la caresse pour quelqu’un qui n’est plus caressé et qui, probablement, ne caresse plus, sur l’obsession gonflant en vous et dont on dit si bien qu’elle vous monte à la tête, sur la foule résignée que je devine, ces gens que je reconnais en un instant et pour lesquels j’éprouve tant de tendresse, je voulais faire un livre. » – S. Fontanel

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L’Envie n’est pas un livre courageux, c’est un cri d’insubordination. Une sorte d’éloge du déplaisir, une ode à l’absence. On ne convie pas impunément le monde entier au balcon de sa sexualité, encore moins lorsqu’il n’y a rien à voir…
Héroïque hier aux yeux de tous, elle en devient suspecte. « Aucun ne supportait ma solitude, parce qu’elle aurait pu être la leur », explique l’auteur. Alors que le sexe s’est infiltré partout comme une évidence, que l’indiscrétion est devenue  la norme, avec « l’Envie » on s’égare dans cette foule sentimentale, solitaire et contrariée. Puisque la femme célibataire est souvent envisagée comme un produit à qui il faut donner sa chance, avec les années vous restez cette femme qui n’écoute que le désir de l’autre, une belle fille, une bonne occasion… et cela impose un repos.
Cette abstinence « sans culotte » revient finalement à une victoire sur un fatalisme enfoui, « faire la nique » à la tyrannie du désir. Au départ on met un point d’orgue à se délivrer momentanément de la pression sexuelle, puis on y creuse son propre confort. «  J’ai passé dix ans de ma vie à faire l’amour à côté de mon corps (…) Je crois que ce que j’ai fui, c’est le côté réaliste et mécanique du rapport sexuel » - S.F.

Après une longue lignée d’étreintes jamais consenties, plus besoin de se forcer à « aimer » quelqu’un pour s’aimer soi-même et on développe naturellement the Art of sleeping alone. Ce No more sex se pointe comme ça, comme une prise de conscience soudaine, une retraite des sens qui puise dans son corps son unique morale. Comment atteindre ce point de réconciliation dans un centre absent, se refaire une virginité ? Ne pas faire l’amour ce n’est pas une négation du corps, mais sa réappropriation. C’est aussi jouir instantanément du fait que personne ne vous envahisse plus… espérant au bout de votre hiver, faire renaître un désir fané. Finalement, vous êtes maîtresse de vous-même que lorsque vous n’êtes la maîtresse de personne.

Enfin et contre toute attente, cette cure salvatrice découle sur un étonnant paradoxe : alors que techniquement vous n’êtes qu’une « mal-baisée » aux yeux de la masse, dans votre propre regard vous redevenez la « bien-aimée », emportée par une insatiable gourmandise de la vie « sex free » et c’est sans doute ce qui vous rend si magnétique. Insolent contre-pied à cette frénétique mobilité du monde et à son turlupinant refrain : « clique sur moi »…

Art-icle expiré par Barbara pour Moodsto©k

 

L'envie SF


Un mot sur l’auteur

Née à Paris en 1962, Sophie Fontanel travaille pour la presse écrite – « Le Matin de Paris », « Le Monde », « Libération », puis comme rédactrice en chef adjointe de « Cosmopolitan ». Elle est aujourd’hui journaliste au magazine « Elle ». En 1995, elle publie « Sacré Paul », son premier roman chez NiL éditions. Son séjour de trois ans à Canal + lui inspirera le sujet de son deuxième roman: « Le Plus Jeune Métier du monde », puis un troisième, « Le savoir-vivre efficace et moderne ». Très active sur internet, elle imagine par ailleurs le personnage de Fonelle (blog), une jeune amazone à l’esprit de répartie compulsif, qui ne communique que par e-mail et à qui il arrive bien des aventures cocasses. D’autres romans remarqués suivront : « Sublime amour » (2005), « Nouba chez les psys » (2008), « Otage chez les foireux » (2008) et enfin, « Grandir » (2010).

Blog de Sophie Fontanel
Editions Robert Laffont
J’ai lu Editions

 

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Morceaux choisis :

« Tandis que nous les solitaires, armée non violente sauf contre elle-même, incalculable car introuvable peuplade, nous savons d’instinct que parler c’est offrir au monde de quoi nous exiler davantage. C’est permettre qu’on colporte sur nous ces sottises liées à ce qu’on ne cerne pas »

« Ce dont j’avais pourtant expérimenté la valeur, à savoir ce rinçage inégalé apporté par le sexe, eh bien ne m’intéressait plus. Je n’en pouvais plus qu’on me prenne et qu’on me secoue. Je n’en pouvais plus de me laisser faire. J’avais trop dit oui. Je n’avais pas considéré la tranquillité demandée par mon corps (…) Derrière mon habitude d’obéir, j’avais la pulsion de m’enfuir »

« Moi je jugeais inestimable d’être loin des autres. Et de chanter l’envie seulement pour l’horizon (…) Une personne qui se délivre a l’univers devant elle »

« C’était la vie, et moi j’en avais découvert la partie dissimulée. C’est contre ça que nos parents, par des interdictions de sortir, des silences, des gestuelles horrifiées, nous mettaient en garde. Ils savaient, eux, dans quelle vérité se termine l’enfance »

« C’est fou ce qu’un couple arrive à clamer en chœur »

 « Moi, je les explosais dans l’autre sens, et ils levaient les bras au ciel. Ils avaient absorbé les drogues les plus touillées, les plus inutiles, s’étaient mis dans des états tels qu’ils ne s’étaient pas doutés que j’étais un témoin. Moi, je m’injectais dans les veines l’idéal le plus pur et de la meilleure qualité qui soit, et je les choquais »

« Je ne sais pas si l’amour rend aveugle, mais j’ai pu croire que la solitude rendait clairvoyant »

« Mon intégrité était une armure. Ou plus atroce : j’étais l’armure à l’intérieur, ma chair trompeuse autour »

« Je découvrais que les hommes ont peu de personnes à qui ouvrir leur cœur. Qu’ils sont plus pauvres que nous. Leurs états d’âme, lorsqu’ils se les bouffent, leur font un bâillon »

« Mon regard fuyant de ces dernières années avait pu passer pour une excentricité. Sa fixité d’aujourd’hui, indice de ma résurrection, et hardiesse rêvée par tous, m’isola plus que mes exils »