LE DIABLE AU CREUX DE LA MAIN – PASCAL MANOUKIAN

LITTERATURE

 

Le journaliste et grand reporter, directeur éditorial de l’agence de presse Capa déroule ici vingt années de conflits géopolitiques, à travers une épopée héroïque, tant physique que psychologique. Véritable accès privilégié aux coulisses du monde, sa plume dévoile l’inimaginable, « Le diable au creux de la main », avec le recul et le détachement, l’humanisme et la malice du survivant… D’origine arménienne, ce livre est aussi l’aventure intérieure d’un petit-fils en quête qui, captant l’histoire en marche, aspire à faire la paix avec la sienne et celle de son peuple.
Formidable éclaireur, Pascal Manoukian, s’exprime dans une langue nette où rien ne dépasse et tout est dit. Une pensée à l’oeuvre, derrière laquelle on se cache volontiers pour observer le théâtre des caprices de l’humanité et se rendre là où la misère a élu domicile. Ce bouleversant récit littéraire, nous plonge dans un sas étrange entre victimes et bourreaux, entre l’absurdité de la guerre et ce que l’humanité à de plus éclatant à offrir. Un mélange d’attraction – répulsion qui nous entraîne à ramper avec lui vers le risque de découvrir et de comprendre, et celui de ne jamais revenir. Co-équipier de luxe, on pose ce livre à intervalles réguliers pour reprendre son souffle, car à chaque fois que la pensée parachève d’assembler les maux, le cœur s’interpose et réclame un cessez le feu… Des portraits de femmes aussi, nées au mauvais endroit, au mauvais moment, tenues à l’écart des fronts sanglants, mais faisant si souvent office de compresse pour un monde suintant dans sa propre souffrance.

Alors que les noms de pays sonnent comme des litanies (Afghanistan, Iran, Irak, …), avec toujours les mêmes cortèges d’odeur de poudre, de mort, mais d’adrénaline aussi, on ne peut s’empêcher de se demander ce qui pousse à y retourner à chaque fois. Comment se fait-il qu’au grès de l’actualité, on jète à nouveau, le premier, son passeport sur la table en oubliant les promesses qu’on avait pu faire à sa famille pour Noël, pour le jour de l’An ? « Chaque charnier, chaque réfugié, chaque héros, chaque bourreau m’a renvoyé au destin de ma famille, à celui des Arméniens. C’est le manque de contours de ma propre histoire qui m’a poussé à vouloir dessiner celle des autres. On ne fait jamais rien par hasard », ajoute l’intéressé. Sans doute avec le temps et l’expérience aussi, cette incapacité à croire ce qu’on lit dans les journaux et un besoin irrépressible d’aller vérifier par soi-même, de tutoyer ces lignes marginales où l’espoir de vivre est si mince. Volonté de percer le mystère de la guerre, celle que personne ne veut, mais que tout le monde fait… Ici se raconte aussi la difficulté des retours, la solitude du mercenaire de l’information. Celui qui disparait de la surface du monde en laissant les saisons filer sans lui et se sent en perpétuel exil aux terrasses de cafés de sa propre ville. L’esprit tient miraculeusement en équilibre sur la mince frontière de ses deux mondes.

Diable au creux-2Comme Ulysse, Pascal Manoukian ne fait qu’échouer de rivages en rivages, de guerres en guerres. Il traverse avec sa caméra pour seul filtre entre lui-même et la réalité, le Guatemala (1978), l’Afghanistan (1979), la Syrie (1981), la Pologne de Lech Walesa et Solidarnosc (1980), le Cambodge et le Vietnam (1984), rencontre Marcus Wolf, le responsable de la Stasi, en 1991. L’histoire se termine en 1993, à Sarajevo, le jour où le journaliste voit mourir le sujet de son reportage dans le viseur de sa caméra : « Une balle pour l’homme au pull-over rouge. Deux pour Sead, la première sous l’aisselle, la deuxième dans la gorge – rien pour moi. Depuis, ma caméra s’est arrêtée de tourner ». On ne choisit pas le point d’arrivée ; comme dans une épopée, on s’arrête là où il faut, là où « il était dit ».

Une oeuvre construite sur la figure du hasard, de la déraison, de l’affrontement de forces débridées et dont le socle commun demeure la proéminence de « salauds », faisant des multiples guerres un seul et même embrasement généralisé. « Il n’y a rien de plus universel que les salauds ».
Arrive enfin, le jour où l’on décroche, où l’on pose sa caméra. Sans doute aussi celui où l’on réalise que l’on est arrivé au bout de cette chance sur laquelle on a tiré pendant beaucoup trop d’années. Un livre puissant et bouleversant de sincérité, qui raconte un photojournalisme en déclin, lui restituant pourtant par la même occasion toute sa noblesse. Au bout de l’intuition, la guerre en héritage…

 

« Le rôle de tout être humain, c’est de faire la preuve que le monde n’est pas sans raison » – Abbé Pierre

  Art-icle expiré par Barbara pour Moodsto©k

 

Pascal Manoukian

Pascal Manoukian – Afghanistan (1984)

 

 

Pascal Manoukian a couvert la pluspart des grands conflits qui ont secoué la planète pendant 25 ans. Il est aujourd’hui directeur de l’Agence de Presse Capa.

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« Le Diable au creux de la main » (septembre 2013)
www.donquichotte-editions.com

 

 

 

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Morceaux choisis :

« Les yeux ont cette arrogance insupportable de ne pas vieillir. C’est dans doute pour cela que l’on ferme ceux des morts. Parce qu’on ne peut supporter l’indécence de leurs regards. Sans eux, la mort serait peut-être plus tolérable, un peu comme une torture sans cri »

« Je rêve d’expliquer le monde. Pas celui qui réfléchit aux terrasses des cafés, qui murmure dans les couloirs des palais, mais celui qui suppure. C’est la plaie qui m’intéresse, c’est elle que je veux explorer »

« L’autre particularité des salauds, c’est d’être toujours persuadés que vous partagez leurs idées, puisque vous avez pris le temps de venir jusqu’à eux. C’est la raison pour laquelle ils sont difficiles à écouter mais facile à faire parler. Et c’est au nom de ce principe que, ce matin, le commandant me considère comme l’un des siens »

« J’ai droit à la soirée au bordel, un point c’est tout. C’est un classique dans toutes les armées du monde. L’espoir de baiser fait vivre, alors on l’entretien. Ouvrir et fermer les cuisses sur ordre fait partie de l’effort de guerre (…) Les filles grimpent sur les lits et découvrent leur quartier »

« Je touche du doigt le risque principal de ce métier. Ce ne sont ni les balles ni les obus, mais celui de se perdre dans le décor. De vouloir ouvrir la marche alors qu’on doit la fermer. De vouloir donner des ordres alors qu’on doit écouter. De vouloir écrire l’histoire alors qu’on doit la retranscrire. Les tentations sont grandes et la ligne qui sépare le simple témoin de l’homme d’action est étroite »

« Ici, on se bat et l’on meurt pour gagner le droit de prier »

« Où sont passés les ouvriers fiers de leur audace ? Les mères rebelles et leurs landaus bourrés de tracts ? Où sont les slogans sur les murs et les rêves de liberté ? Comment quelques milliers d’hommes en uniforme peuvent-ils confisquer le rêve de millions d’autres ? Pourquoi les victimes se laissent-elles toujours mener à l’abattoir ? »

«  (…) Saïgon la traînée, Saïgon la pute. Elle porte encore les effluves de whisky tant on en a dégueulé sur ses trottoirs. On y entend les klaxons des jeeps américaines et les « Hello, fuck, fuck … » des gamines en bas de soie à la recherche de faux orgasmes payés en vrais dollars. Toute la ville a couché, trafiqué, fumé, comploté avec l’ennemi (…) Depuis Saïgon, la tondue, doit payer ses audaces. Elle est en désintoxication. On a fermé les bordels, déporté les filles dans les campagnes, reformaté les esprits, rebaptisé les rues »

« Ce sont des bâtards. Leurs mères se sont fait engrosser debout contre un mur par des G.I’s qui leur ont promis la lune avant de se tirer avec la troupe quand la guerre a mal tourné. D’abord, elles les ont portés en espérant accoucher d’un visa. Puis elles ont compris qu’elles fabriquaient en elles les preuves de leur culpabilité »

« Les réfugiés me dévisagent avec respect (…) Les enfants viennent me prendre la main. Chaque sourire me remercie. De ma vie, je n’ai jamais rien vécu d’aussi fort. C’est la solidarité à l’état brut. L’humanitaire dans ce qu’il a de plus simple. Pas de discours, pas de mégastructure, pas d’intermédiaire. Une équation au premier degré, un réflexe : tu te noies, je suis là »

« Je suis un imbécile. Aucune bande de Kurdes ne mérite que j’abandonne au milieu du gué une femme et deux enfants. Ce sont eux, la vie et le courage. Ce n’est pas d’affronter les balles en slip et les pieds gelés, avec une tête d’otage et deux têtes de Kurdes. Ce ne sont que des foutaises de journalistes »

« Moi, c’est plutôt l’inverse. J’ai arrêté de croire en l’égalité en traversant mon premier camp de réfugiés. C’était en Ethiopie en 1984. Des milliers de fantômes, debouts, plantés dans le désert par grappes rachitiques, les bouches ouvertes comme des coquillages sans eau (…) Je marchais entre les tentes et leurs regards ne me lâchaient pas. J’avais honte de chacun des kilos que je traînais sous la chaleur »

« Au moment où nous tentions de nous replier, une balle en fin de course était venue mourir en m’effleurant le cœur, délicatement, avec la force d’une boulette de pain. En la rammassant, j’ai compris que ce qui tuait était aussi capable de caresser. Ce n’était qu’une question de distance, et de bonne étoile »

« En deux mois un enfant de cinq ans à l’impression d’en avoir trente »

« Pour ma part, j’ai simplement cherché la meilleure vue possible sur le monde. Je l’ai trouvée, à l’endroit exact où la corde plie légèrement, juste en son milieu. Assez loin du bord pour éviter les regrets, avec toujours assez d’horizon pour éviter la nostalgie ».

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