LA THEORIE DU VOYAGE – MICHEL ONFRAY

LITTERATURE / VOYAGE

 

 

« Partir, emboîter le pas des bergers, c’est expérimenter un genre de panthéisme extrêmement païen et retrouver la trace des dieux anciens (…). L’élection de la planète toute entière pour son périple vaut condamnation de ce qui ferme et asservit : le Travail, la Famille et la Patrie, du moins pour les entraves les plus visibles (…). Associal, insociable, irrécupérable, le nomade ignore l’horloge et fonctionne aux soleil ou aux étoiles, il s’instruit des constellations et de la course de l’astre dans le ciel, il n’a pas de montre, mais un oeil d’animal exercé à distinguer les aubes, les aurores, les orages, les éclaircies, les crépuscules, les éclipses, les comètes, les scintillements stellaires, il sait lire la matière des nuages et déchiffrer leurs promesses, il interprète les vents et connaît leurs habitudes. Le caprice gouverne ses projets » . M. Onfray.

Véritable hymne au voyage, Michel Onfray précise ici que « Tout voyage est initiatique – pareillement, une initiation ne cesse d’être un voyage. Avant, pendant et après se découvrent des vérités essentielles qui structurent l’identité ». Sommes-nous nomade ou sédentaire d’où vient le désir du voyage ? Comment élire une destination ? Partir avec un sac lourd de rêves à porter se révèle parfois exigeant. Pourtant, une fois en marche, tout se simplifie. Voyager suppose de refuser l’emploi du temps laborieux de la civilisation au profit du loisir inventif et joyeux, c’est un temps singulier, instants festifs voulus et désirés. Et la rumeur court que dans un référentiel géographique et poétique…les corps en mouvement ne cessent d’être heureux.

Tout voyage commence devant un Atlas, sans oublier la littérature et la poésie, qui nous donnent cette sensation si singulière d’infuser le Monde. Cet état de partance, est la première étape du voyage. Vient ensuite « l’entre-deux », ce moment où l’on quitte son domicile et où les kilomètres nous séparent encore de notre destination finale, un monde intermédiaire. Puis vient le moment tant espéré, « le pendant », où toutes les émotions sont au rendez-vous : joie, étonnement, enthousiasme, surprise, interrogation, dépaysement et différence. Un fatalisme joyeux, une respiration qui déclenchera une transformation, car on ne revient jamais « indemne » d’un voyage.
Comment dire le monde ? Comment raconter… ?
Bien souvent la créativité prendra alors un sens sacré, celui de glaner de magnifiques histoires à offrir aux autres et l’expérience acquerra une dimension collective dans le temps repeuplé de la création et du partage : un dessin, un récit, un poème, une musique, une série photos, un film… Le récit, en somme, d’une certaine « poétique de la géographie », l’unique transport dont l’âme se souvienne.

 

Art-icle expiré par Barbara pour Moodsto©k
www.michelonfray.fr

 

 

Morceaux choisis : 

« On ne devient nomade impénitent qu’instruit dans sa chair aux heures du ventre maternel arrondi comme un globe, une mappemonde. Le reste développe un parchemin déjà écrit »

« L’élection de la planète toute entière pour son périple vaut la condamnation de ce qui ferme et asservit : le travail, la famille et la patrie, du moins pour les entraves les plus visibles, les plus repérables »

Rêver une destination, c’est obéir à l’injonction qui, en nous, parle une voix étrangère (…) Alors le doigt s’arrête sur le planisphère, dans les régions de l’âme correspondantes.

Dès les premiers pas, il réalise son destin. Il sait le rendez-vous avec son ombre – il n’a pas le choix.

Le vide du voyageur fabrique la vacuité du voyage ; sa richesse produit son excellence.

Le lieu du verbe démonétisé, l’entre-deux est également celui de croisements symétriques. Sa population se constitue d’un flux et reflux de vagues : l’une va vers, l’autre revient de – les partants endossent en amont les habits des revenants.

Dans l’entre-deux, quand les repères de civilisation disparaissent, le corps tend à retrouver ses marques naturelles et obéit plus ardemment à la souveraineté de ses rythmes biologiques : il mange et boit quand il a faim et soif, puis dort au moment où le sommeil le requiert. Le corps va vers sa vérité profonde et viscérale, animale.

Moments heureux ou moments tristes, secondes mélancoliques ou joyeuses, désir d’isolement ou volonté de partager, dans tous les cas, on doit se supporter, accepter sa propre compagnie.

L’innocence suppose l’oubli de ce qu’on a lu, appris, entendu. Non pas la négation, ni l’économie, mais la mise à l’écart de ce qui parasite une relation directe entre le spectacle d’un lieu et soi.

Le voyageur nécessite moins une capacité théorique qu’une aptitude à la vision. Le talent pour rationaliser est moins utile que la grâce.

Quand il le possède, le nomade-artiste sait et voit en visionnaire, il comprend et saisit sans explications, par impulsion naturelle…la connaissance du troisième genre, celle qui se nourrit d’intuitions et de la pénétration immédiate de l’essence des choses.

Au milieu même de l’événement, seule existe la multiplicité des informations vécues dans le désordre.

Les trajets de voyageurs coïncident toujours en secret, avec des quêtes initiatiques, qui mettent en jeu l’identité (…) Le grand détour par le monde permet de se retrouver, soi, tel qu’en nous-mêmes l’éternité nous conserve.