LA GRANDE VIE – CHRISTIAN BOBIN

LITTERATURE

 

« Ceux qui nous sauvent de notre vie ne savent pas qu’ils nous sauvent »
C. Bobin

 

« Les palais de la grande vie se dressent près de nous. Ils sont habités ici par des rois, là par des mendiants. Thérèse de Lisieux et Marilyn Monroe. Marceline Desbordes-Valmore et Kierkegaard. Un merle, un geai et quelques accidents lumineux. La grande vie prend soin de nous quand nous ne savons plus rien. Elle nous écrit des lettres » C. Bobin.

Il y a bien plus dans cet éblouissant recueil de poésie que dans nombre de traités de philosophie. La Grande Vie, c’est apprendre au detour d’une promenade littéraire à ne plus avoir peur du vide, entrevoir assez de paradis dans les “petites choses” pour compendre qu’il est partout…
Avec une économie de mots toute à lui, Christian Bobin, souffleur d’étincelles, dépose ici une vérité libératrice : “ la vie est à vivre sans crainte puisqu’elle est l’inespérée qui arrive », belle et aventureuse. Une nouvelle façon d’être au monde, revisiter ces contrées familières, mais oubliées, avec une présence pure. S’arracher un moment à cette vie terrestre et flotter au-dessus des toits de l’existence… voir enfin. Bobin replace la nature à notre portée, nous prend à la main à travers les sentiers de la lecture et ses thèmes de prédilection que sont l’enfance, le vide, la beauté des petits riens. Avec un soin artisanal et une musicalité sans égale, il répand généreusement des morceaux de lumières.

On ne résume pas un livre de Christian Bobin, on le lit, on le vit… intensément. Ou peut-être est-ce les mots du poète qui nous cueillent et nous lient, nous rappelent à l’ordre lorsque nous traversons la vie sans vivre… ? Dans l’orchestre humain, il corrige délicatement nos écarts de ton. “Tomber amoureux, lire, écrire, c’est se retirer vivant du monde”, de petites phrases qui contiennent bien souvent la densité d’un livre entier. Faire entendre le plus en disant le moins… Bobin est un “délirant heureux” qui relie les choses, comme il aime à se qualifier. Par ses “accidents” lumineux d’écriture, il relace pour nous les chaussures de cette “sale gamine”, la vie, la très souple que rien ne brise, pour qu’elle continue de nous échapper, de nous fasciner… La Grande Vie nous ramène au travail solitaire et nomade de vivre et d’aimer.

Art-icle expiré par Barbara pour Moodsto©k
www.gallimard.fr

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Morceaux choisis :

« Votre voix m’arrive avant les mots qu’elle porte. (…) Vous lire c’est regarder le poitrail de l’oiseau qui se gonfle, vous savez, cette joie atomique qui lui monte à la gorge juste avant de chanter (…) Les livres agissent même quand ils sont fermés »

« Le monde a tué la lenteur. Il ne sait plus où il l’a enterrée »

« Les hommes regardent les femmes et ils en perdent la vue. Les femmes regardent les mots d’amour et elles y trouvent leur âme (…)  C’est une plaie d’être une femme mais qu’on se rassure, c’est une autre plaie d’être un homme. Il faut tenir son rôle jusqu’au bout »

« Ce que l’on appelle l’amour est indéchiffrable – un morceau de soleil oublié sur un mur »

« Pourquoi grandir puisque enfants nous touchions déjà le ciel de nos petites mains d’argile rose ? (…) Il faut savoir qu’il n’y a que des enfants : après, on voit vraiment la vie »

« Le cœur ignore le temps. La perte fait entrer l’éternel dans nos chairs et l’éternel c’est ce qui ne passe pas, ce qui reste en travers de la gorge »

« La vie s’approche de nous. Elle guette le moment favorable pour frapper puis, à chacun, elle lance : chante, maintenant. Vas-y, chante. Ecris (…) Il n’y a que la joie éternelle et nos pauvres cœurs architectes »

« Les familles où un enfant a disparu sont comme la galerie des glaces à Versailles, la nuit, quand aucun pas n’y résonne : un incendie de miroirs vides »

« Hier en me penchant pour cueillir une fleur dans le jardin j’ai réappris ta mort qui m’a soufflé à l’oreille : pas la peine d’une fleur, à présent je les ai toutes »

« Un jour, très tôt dans la vie, quelque chose se jette sur nous et nous donne notre visage inguérissable. Il prend forme à deux ou trois ans puis se cache dans l’ombre des travaux »

« On a dix ans, quinze ans, c’est l’âge des bandes. On ne sait pas alors qu’on est en train de traverser la chambre de feu de la vie, celle dont la fenêtre donne sur l’éternel. On ne sait pas non plus qu’il est aussi indifférent de perdre que de gagner. Il faudra encore des années pour comprendre que les années ne sont rien et qu’il n’y a ni vrai, ni faux, juste la vie-rivière et nos bonds maladroits d’une parole à l’autre »

« Mais tout perdre n’a rien d’étonnant. C’est le fait d’avoir tout trouvé qui est le vrai mystère »

« Il y a des heures pour les livres comme pour l’amour. Des croisements d’étoiles qui se font ou ne se font pas »

« Je puise dans ta vision les forces nécessaires pour résister au monde. J’ai pensé que nous pouvions, maintenant que tout est détruit de la vie ancienne, reprendre l’alphabet de l’éternel. Tu en serais la première lettre »

« La roue du monde passe indifférente sur les cris de prophètes. Une seule chose la voile : qu’il reste ici-bas quelque chose de silencieux et de pur (…) Le silence des penseurs »

« Soleils bénisseurs, arbres méditant : la nature est une guérison en marche (…) Il n’y a pas une seule faute d’orthographe dans l’écriture de la nature »

«  Les livres ne disparaîtront jamais. Il y aura toujours deux mains pour accueillir un peu de langage, quelqu’un pour s’éloigner de la tribu et recopier les écritures que font les étoiles dans le ciel »

« J’ai retenu mon souffle pendant trente ans pour que mon chant éclate au zénith et qu’on ne doute pas, en m’entendant, que cette vie est le plus haut bien même si parfois elle nous broie »

« La poésie, c’est la grande vie » 

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