LA FOLLE ALLURE – CHRISTIAN BOBIN

LITTERATURE

 

« Il nous faut mener double vie dans nos vies, double sang dans nos coeurs, la joie avec la peine, le rire avec les ombres, deux chevaux dans le même attelage, chacun tirant de son côté, à folle allure. Ainsi allons-nous, cavaliers sur un chemin de neige, cherchant la bonne foulée, cherchant la pensée juste, et la beauté parfois nous brûle, comme une branche basse giflant notre visage, et la beauté parfois nous mord, comme un loup merveilleux sautant à notre gorge » – C. Bobin.

Ce document a été créé et certifié chez IGS-CP, Charente (16)

La folle allure © Edouard Boubat 

 

 

Portrait d’une fugueuse et d’une figurante.

Dès la première page Bobin nous fait pénétrer dans le cœur de Lucie (ou Aurore, Belladone, Marie, Ludmilla, Angèle…) ou peu importe le prénom choisi par l’héroïne au cours de ses fugues réitérées. C’est le cirque qui lui a offert ces compagnons de route peu ordinaires et le goût du voyage. Elle court à folle allure après la vie, à moins que ce ne soit après l’amour ou le rêve ou, pourquoi pas, les trois à la fois.

Avec elle on vit légèrement et fraîchement son avancée vers un « on ne sait quoi » mais ce n’est rien, on verra bien… Une fois de plus, c’est le sauvage qui nous instruit. Un éclairage joueur, multiple, indomptable, une délicatesse de saisie. On y voit fleurir aussi l’arbre de l’enfance, celui-là même où s’enracine l’espoir. Un oeil amusé, une présence aimante, la liberté est le véritable élan de ce livre d’une force solaire aggravée.

La jeune femme ne se laissera pas guider par les convenances ou la quête de l’argent, sa vie est une quête de légèreté. Surprenante et affranchie. Ce livre est un véritable antidote contre le poison des jours ordinaires. Parce qu’au fond, la vie ce n’est que du courage, le courage de vivre. Et ce courage est très gai dans son fond. Et si vous parvenez à le saisir, il y a entre les lignes de Bobin un point de gaieté qui ne vous quittera plus jamais. Le simple plaisir d’avancer dans la vie avec la joie éternelle de se savoir mortel.

 

 

Un auteur qui capte le dehors du monde avec une certaine aristocratie du cœur et le retranscris sous la forme d’un vif argent qui éclaire tout le feuillage de la vie, avec une précision de résurrection. La musique est partout dans ses récits. Il faut absolument lire Bobin, tout Bobin …

Découvrir l’auteur

Qui est vraiment Christian Bobin ?
Les indications biographiques qu’il consent à glisser aux journalistes lors de (rares) entretiens nous apprennent qu’il est né au Creusot, en Bourgogne, de parents ouvriers. Et qu’il y vit toujours. Qu’enfant, déjà solitaire, il préférait la compagnie des livres. Qu’après des études de philosophie, il a exercé divers métiers, dans des bibliothèques, des musées, des librairies. Que ses premiers textes, publiés au début des années 1980, ne rencontrent qu’un public restreint. Que le succès est venu plus tard, porté par la grâce d’un livre consacré à Saint François d’Assises, Le Très-Bas, prix des Deux Magots… C’est dans ses textes qu’il faut chercher La Part manquante de Christian Bobin. Dans ses textes, où cet humaniste solitaire parle le plus de lui-même, il nous fait partager, dans un style épuré, ses plaisirs minuscules et jusqu’à ses plus grandes douleurs. À travers une oeuvre sensible et poétique, ce sédentaire, voyageur de la page blanche, nous montre le monde tel qu’on ne le voit plus. Bobin c’est près d’une cinquantaine d’oeuvre à découvrir (Editions Gallimard et Folio, entre autres).
www.gallimard.fr

Art-icle expiré par Barbara pour Moodsto©k

 

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Morceaux choisis :

« Ma mère est folle je crois. Je souhaite à tous les enfants du monde d’avoir des mères folles, ce sont les meilleures mères, les mieux accordées aux cœurs fauves des enfants. Sa folie lui vient d’Italie, son premiers pays (…) Ma mère entre dans les boutiques comme elle entre partout, précédée par son rire (…) Ce rire m’est bienfaisant, me rassure, profondément. Sous l’ombrelle de ce rire, je peux courir longtemps en plein soleil. Les silences de mon père sont des répudiations. Les rires de ma mère sont des permis de séjour »

« En Italie, ce qui est dedans, ils le mettent dehors. Leur linge à sêcher et leur cœur à laver, ils mettent tout à la rue sur un fil entre deux fenêtres, et ils font l’inventaire plusieurs fois par jour, devant les voisins, dans un interminable opéra de cris et de rires »

« Le cercle est simple : plus vous êtes aimée et plus on vous aimera. Le truc c’est au départ, pour être aimée une première fois. Il faut surtout n’y pas penser, ne pas le chercher, ne pas le vouloir. Etre folle, se contenter d’être folle, de rire en pleurant, de pleurer en riant, les hommes finissent par venir, attirés par la clairière de folie, séduits par celle qui n’a même pas souci de plaire »

« Un seul père, une seule mère, c’est bien trop juste. Pour accompagner l’enfant dans sa navigation il en faudrait au minimum dix, vingt »

« J’ai voulu une vie que l’on ne pourrait pas résumer, une vie comme la musique – pas comme le marbre ou le papier »

« Le malheur c’est quand ça sonne faux, parce que votre note et celle de l’autre ne s’accordent pas. La séparation la plus grave entre les gens, elle est là, nulle part ailleurs : dans les rythmes »

« L’enfance est comme un cœur dont les battements trop rapides effraient. Tout est fait pour que ce cœur lâche. Le miracle est qu’il survive à tout. Le miracle est qu’une personne, jamais ne puisse dire : voilà, nous y sommes enfin, à tel âge, tel moment, il n’y a plus d’enfant, plus de Mozart, plus de Rimbaud, plus qu’un adulte »

« Je viens de comprendre que personne, jamais, ne me contraindra en rien. Personne. Jamais. En rien. L’internat, on verra bien. J’ai trouvé ma méthode. Elle est simple. Elle vaut pour l’internat comme elle vaudra plus tard pour un mariage, pour un métier, pour tout. Ma méthode, c’est : on verra bien »

« L’eau du ciel me met en joie et la joie, d’où qu’elle vienne, je la prends toute »

« Mon cœur, entre dix et dix-sept ans, un vrai courant d’air : on y entre, on en sort. Dans un carnet, je tiens la liste des passages »

« Je sais bien que la mort entrera un jour dans nos corps et que l’âme en sortira pour ne pas manquer d’air, pour continuer de battre la campagne ailleurs, autrement »

« … l’entendre, pas l’écouter, les mots n’ont pas grande importance, qu’avons-nous à dire dans la vie, sinon bonjour, bonsoir, je t’aime et je suis là encore, pour un peu de temps vivante sur la même terre que toi »

« Quand la fièvre s’en mêlait, cela donnait de jolies choses : l’âme planait à quelques centimètres au-dessus du corps brûlant, une langueur qui passait, souveraine, dans tous les membres, une sorte d’ennui qui ne s’ennuyait pas. Le monde pouvait donc être aussi simple que ça »

« Oui, il me semble parfois que tous nos sentiments, même les plus profonds, ont une part indélébile de comédie. Leur profondeur ne doit souvent rien à l’amour – et tout à l’amour-propre »

« C’est la première fois de ma vie que je fais l’amour, tout ce qui a précédé, n’était rien, tout ce qui existait avant n’existait pas, on peut coucher avec la terre entière et cela ne change rien, tant que le cœur n’est pas atteint, le corps reste vierge, je ne suis pas mariée, je n’ai pas vingt-quatre ans, j’ai cet âge éternel de la première fois dans l’amour »

« Un film c’est une bulle de savon qui danse quelques minutes dans la lumière »

« C’est peut-être en moi une infirmité, c’est peut-être une grâce, c’est comme ça : ce qu’on me donne, je le prends. Ce qu’on me retire, je n’en veux plus. Vraiment, je suis facile à quitter »

« Nous sommes dans cette vie jetés les uns contre les autres, je pense que le grand art est l’art des distances, trop près on brûle, trop loin on gèle, il faut apprendre à trouver le point exact et s’y tenir, on ne peut l’apprendre qu’à ses dépens comme tout ce qu’on apprend vraiment, il faut payer pour savoir, c’est ma première leçon d’enfance »

« Les nourrissons grandissent en dormant. Ils font un travail proprement exténuant : ils tètent une goutte de réel »

« C’est égal : la beauté est partout sommeillante, pas seulement dans les bulbes de tulipes ou sur des ailes de moulins. La beauté est appuyée sur mon épaule droite »

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Commentaires

  1. […] « Il nous faut mener double vie dans nos vies, double sang dans nos coeurs, la joie avec la peine, le rire avec les ombres, deux chevaux dans le même attelage, chacun tirant de son côté, à folle allure. Ainsi allons-nous, cavaliers sur un chemin de neige, cherchant la bonne foulée, cherchant la pensée juste,…  […]

    1. Barbara dit :

      Merci pour le partage et très belle journée sous votre ciel !! Barbara