IRANIEN – MEHRAN TAMADON

CINEMA

 

« I hope the mollahs love their children too » *

 

Iranien athée, adepte de la proximité avec l’ennemi, le cinéaste Mehran Tamadon, a imaginé un projet fou : convaincre quatre mollahs, partisans de la République Islamique d’Iran, de venir habiter et discuter avec lui pendant deux jours. Dans ce huit clos, les débats se mêlent à la vie quotidienne pour faire émerger sans cesse cette question : comment vivre ensemble lorsque l’appréhension du monde des uns et des autres est si opposée ?
Le cinéaste nous propose dans son documentaire « IRANIEN » un stimulant renversement de perspective : discuter non pas de la place de l’Islam dans une République laïque, mais de la place d’un laïc dans la république islamique d’Iran.
On pourrait ainsi résumer le débat mis en scène, comme suit : la laïcité est-elle, comme le prétendent les mollahs, une religion comme une autre ou, comme l’exprime le réalisateur, un cadre où toutes les religions peuvent s’exprimer ? Le caractère ludique de certaines mises en situation permettent également de déjouer les pièges d’une opposition trop frontale, d’une joute rhétorique qui contraindrait le spectateur à départager un vainqueur et un vaincu. Cette relation si particulière entre les deux camps, mélange de défiance, d’attention, d’empathie et parfois d’intimidation constitue la richesse du film.

Ménager un espace commun

Filmé à hauteur de tapis persans, ce documentaire contient en lui-même une promesse. Un espace qui crée des situations inexistantes aujourd’hui en Iran… » Si on s’éloigne trop, on devient cynique, si on se rapproche trop, on devient complaisant », explique le réalisateur. La ligne de courtoisie y est admirablement respectée. C’est d’ailleurs dans ces moments de creux, de défaillance, que le spectateur est le plus actif, et le film le plus intéressant. « Je demande aux défenseurs du régime iranien de venir dans mon espace et d’accepter d’entendre ma liberté de ton. Je leur demande de participer au projet d’un homme qui les regarde avec distance ». Les mollahs redoutables débatteurs, sont moins là pour mettre en jeu leur système de pensée que pour mettre à bas celui de leur contradicteur. « Je m’efforce de voir l’homme derrière le système qu’il défend, même ceux qui peuvent me nuire, me confisquer mon passeport, m’arrêter, me mettre en prison. Je dirais que ma seule arme est celle de considérer les gens », ajoute-t-il.
Pourtant les arguments qu’oppose le mollah au laïc sont justement des arguments rationnels, notamment lorsqu’il pointe du doigt les contradictions de la laïcité : « Accepterais-tu qu’une femme aille dans la rue seins nus ? … Donc, tu limites sa liberté » –  rétorque le mollah. Dans un retournement assez étonnant, il en vient même à traiter le laïc de « dictateur » et de « fasciste ». N’est-il d’ailleurs pas téméraire de disserter laïcité sur le sol d’une République théocratique, qui tient ses cinéastes sous haute surveillance ? C’est le risque qu’à pris Mehran Tamadon..

 

Qu’est ce qu’une république théocratique ?

Depuis la révolution de 1979 et l’instauration de la République islamique, l’Iran est l’un des seuls régimes théocratiques au monde. Le pouvoir étant censé émaner directement de Dieu, la constitution (proclamée), place l’ensemble des institutions sous l’autorité d’un chef religieux, le Guide Suprême, nommé à vie : l’ayatollah.

L’Iran en 5 dates

1501 – Chah Ismaïl Safavi impose le chiisme duodécimain comme religion d’Etat.
1979 – Proclamation de la République islamique d’Iran.
1989 – Décès de l’ayatollah Khomeini. L’ayatollah Khameneï lui succède.
2009 – Printemps de Téhéran : la réélection contestée (soupçons de fraude) du président conservateur Ahmadinejad provoque d’immenses manifestations, durement réprimées par le régime.
2014 – Election du président modéré Hassan Rohani.

 

« J’ai favorisé l’échange et la relation, en mettant en valeur les moments de tension, de joie, de rires, de proximité, d’éloignement, ceux où je perds pied, plus que les bonnes réponses que je leur donne. Je trouve intéressant de créer une carence chez le spectateur,
ce vide que j’ai ressenti à certains moments » – M. Tamadon.

 

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La question du voile constitue la ligne de fracture la plus sensible du film. Il est établi, prétend le mollah, que les hommes ont plus de difficulté à contenir leurs désirs que les femmes. Cela justifierait donc que les contraintes vestimentaires s’imposent aux femmes plus qu’aux hommes. Quand bien même il serait prouvé que les hommes sont moins aptes à contrôler leur désir que les femmes, cela ne suffirait pas à justifier que les femmes doivent se voiler. Mais le dialogue ne mène nulle part pour lui, puisque la vérité est déjà acquise. Ce passage est assez révélateur de la tension qui traverse tout le film…
« Ce qui m’échappe, ce sont les arguments de ceux qui défendent un système que je considère injuste. Et c’est là que les choses deviennent troublantes, parce qu’on se rend compte qu’ils ont souvent les mêmes arguments que nous pour justifier leurs actes. C’est là qu’il y a selon moi, un jeu gênant de miroir, où chacun voit l’oppresseur dans l’autre et que l’on finit par douter et de ne plus être sûr de qui est l’oppresseur », précise Tamadon.
Le film sortira en salle, en France, le 3 décembre prochain. Dans un pays où tout débat concernant la religion ou les « valeurs » est immédiatement hystérisé, suivre cette sortie s’annonce déjà passionnant !
Art-icle expiré par Barbara pour Moodsto©k
 
 
 
 
Mehran Tamadon
Architecte et réalisateur iranien, Mehran Tamadon retourne vivre quelques années en Iran après avoir terminé ses études d’architecture à Paris. A partir de 2002, il opte pour une carrière résolument artistique. Il réalise un premier moyen-métrage documentaire, « Behesht Zahra, mères de martyrs » à travers lequel il découvre un univers religieux très différent de celui dans lequel il a grandi et rencontre de nombreux défenseurs de la République Islamique d’Iran. En 2010, il réalise « Bassidji », son premier long-métrage documentaire, dans lequel il entreprend de filmer ses premières tentatives de dialogue avec ceux qui soutiennent le régime iranien. Il poursuit cette démarche dans « Iranien », où il pousse les défenseurs du régime à mener avec lui une véritable réflexion sur les possibilités du « vivre ensemble » en Iran aujourd’hui.

 

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