IRAN : UN VOILE DE PRINTEMPS…

VOYAGES

 

« En Iran rien n’est impossible : l’âme a beaucoup de latitude pour le meilleur comme pour le pire, et il faut compter avec cette éperdue nostalgie de perfection,
toujours présente, qui peut porter les plus insouciants
aux résolutions les plus extrêmes »
– Nicolas Bouvier

 

En ce mois d’octobre 2014, c’est un voyage d’un genre nouveau qui s’offre à moi : une croisière ferroviaire à travers les mille détours de la prodigieuse culture Perse. Un mode transport qui refuse tous les luxes, sauf celui de la lenteur. Depuis Téhéran, je vais laisser oeuvrer en moi la force entraînante de la vie, comme un ami vous change sur la durée, jusqu’à être déposée sur les rives du Bosphore, à Istanbul, carrefour des mondes. Aussi c’est à rebours que je vais effectuer ce voyage, depuis le centre de l’univers oriental jusqu’aux portes de l’Occident. On a trop souvent vu l’Est engloutir les hommes et leurs rêves… Sans doute à la clé, un regard neuf sur mon « occidentalité ».
Comme un agrément, ces lents voyages en pleine terre restaurent une sensibilité aux détails, aux provinces, de laquelle l’ellipse aérienne brutale de nos jours modernes nous prive. Peut-être vais-je parvenir à rejoindre ce point crucial dans l’histoire où la Perse était l’Orient et l’Occident harmonieusement fondus, indissolublement unis. Un faisceau de significations intimes, nimbées d’une aura mystérieuse. A ce moment là, je ne sais pas encore que cette traversée fera de moi une véritable « iranophile ». Immanquablement on part pour la Perse et on arrive en Iran.
Ce pays se démarque du reste du monde musulman pour avoir fait du chiisme la religion officielle de l’Etat depuis plus de cinq siècles. Comment se fait-il que nous connaissions en Occident presque exclusivement l’Islam sunnite ? L’Iran est doté d’un patrimoine historique et naturel exceptionnel, avec douze sites inscrits au patrimoine de l’Unesco et une cinquantaine d’autres proposés pour y figurer. Soudain, le monde change d’échelle.

Doux sentiment aussi de participer à la résurrection d’un mythe, celui de l’Orient Express, qui éveilla nombres d’artistes, d’écrivains et de personnalités à la l’aube des années folles, à leur « rêve oriental ». Premier train international à relier trois continents vers un Orient en pleine mutation, grâce à son audacieux fondateur Georges Nagelmackers. Enfin, passions-nous des légendes entourant l’orientalisme à la réalité de l’Orient. Et je m’amuse à comparer ce belge téméraire et Alexandre Le Grand, deux parrains incontournables tout au long de ce périple qui sont parvenus à créer des ponts entre l’aspiration la plus élevée de l’humanité et la terre ferme. Deux visions grandioses et avant-gardistes, une folle ambition, née très tôt dans la solitude de leur génie. Fascinés par la légende, emportés par leur imagination et une curiosité universelle…La quête d’un syncrétisme vieux comme le monde, qui leur a survécu.

Une histoire qui se voile à chaque fois qu’elle s’expose…

Téhéran

28°C/. Miroir de l’Iran, Téhéran est le point de départ idéal pour observer, comprendre la société iranienne, l’islam persane et l’évolution d’un peuple. A en croire les Téhérani, on l’a démoli pour faire moderne plusieurs coins charmants du Grand Bazar, tracé au cordeau des avenues sans mystère, abattu les anciennes portes. Il y a des villes trop pressées par l’histoire pour soigner leur présentation… On vous parle aussi en s’excusant du climat trop sec, des trombes de poussière, du tour de main des voleurs, et de ces courants magnétiques qui rendraient morose et irritable. On vous dit : « Attendez…vous verrez Ispahan, vous verrez Chiraz ! ».
Et pourtant…terrassée par la fatigue en ce premier jour, j’ai malencontreusement oublié mon porte-feuille dans un bureau de change, pas encore familière de sa double monnaie, le rial et le toman. Comment rendre la monnaie de sa pièce sans perdre la boule ? Quelques heures plus tard en retournant sur les lieux de mon oubli, un iranien souriant me tend l’ensemble, embarrassé de sa gentillesse, plus soulagé que moi, garni de tous mes deniers. L’embargo américain à figé le système bancaire en Iran, et le touriste doit se parer de liquide pour traverser le pays. Autre bonne surprise, ici quantité de gens qui n’auront jamais l’occasion ni les moyens de voir Paris parlent parfaitement français. Et ce n’est pas le résultat d’une influence politique ou celui d’une occupation coloniale. Il en va de la culture iranienne, curieuse de tout ce qui est autre…

by Moodstock

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Tout près du bazar se trouve le palais Golestân, aujourd’hui devenu musée. Résidence royale des Qadjares construite au XIXè siècle, ses salons scintillants ornés de tapis, de meubles à fanfreluches assurent encore que l’on se trouve du bon côté de l’existence. Le symbolisme d’une société décadente mais parvenue au comble du raffinement. Si les véritables restaurants sont peu nombreux, c’est que les Iraniens savent qu’ils ne mangeront jamais mieux que chez eux; il faut pénétrer dans les cuisines familiales pour avoir droit aux délices. La cuisine iranienne est d’une subtile simplicité : Fessenjun, poulet aux prunes, eau de rose et glace au safran, une salivation émotive qui accompagne l’appétit, prouvant à quel point dans la vie de voyage, les nourritures du corps et celles de l’esprit ont partie liée.

Voilà bientôt 48 heures que j’arpente les rues de la capitale et me rends compte que mon angoisse initiale s’est évaporée. J’ai beaucoup voyagé dans les pays musulmans jusqu’ici, et bien souvent il me reste cet after taste décevant et stérile d’être privée de toute interaction avec les femmes. Sur la simple base des images véhiculées par les médias français, je m’attendais, en Iran plus qu’ailleurs encore, à devoir investir ce tragique espace entre les hommes et le noir des hijabs.
A mon sens, l’Iran est aujourd’hui une autoroute à deux voie(x), celle du peuple et celle du gouvernement. Entre elles, une ligne continue à ne pas franchir sous peine de sanctions. Vivant dans un contexte encore très politisé, la jeunesse fait preuve d’une maturité plus grande que ses aînés, tout en refusant son instrumentalisation par l’Etat qui pourtant ne lésine pas sur les moyens pour capter son soutien. Il existe chez ces jeunes un esprit de fronde, une tendance à la contestation, qui pousse sa créativité à l’extrême. De quoi forcer mon admiration. En un sens, je les trouve très libres… Pour l’heure j’ai surtout l’impression d’être dans un pays en pleine effervescence, mais bourré de contradictions. Depuis mon arrivée, la candeur iranienne bouscule tout ce que je croyais certain. Les visages sont ouverts et souriants, les femmes élégantes et malicieuses. Je me sens bien ridicule d’avoir chargé mon sac de cette “iranophobie” que cultive l’occidental à l’égard d’un peuple qu’il connait si mal. Des sourires amusés, embarrassés et compatissants aussi, dans son métro flambant neuf, où finalement le déguisement de circonstance d’une occidentale déclenche surprise et auto-dérision. Un clin d’œil de connivence où la curiosité s’aimante à l’étranger, échappé d’un monde plus doux.

 

A Téhéran, pas de publicités scandaleuses dans les rues et les magazines, le corps fait partie de la sphère privée, un premier constat fort reposant pour la parisienne que je suis, et pour qui l’espace public met inlassablement en exergue les diktats d’une mode de plus en plus exigeante et martyrisante à l’endroit de la condition féminine. De ce point de vue, je trouve les iraniennes riches du fait que leur corps leur appartienne encore…En Iran, à défaut de serrer la main à une femme, on la regarde dans les yeux. Lunettes de soleil surdimensionnées, maquillage ajusté, vernis à ongles assorti…En Iran, j’ai eu envie d’être plus féminine, quel paradoxe !
Portant le voile depuis mon atterrissage sur le sol iranien, je m’en fait vite un allié. Il orne presque mieux une tête que les couronnes impériales, une demeure protectrice que l’on porte en tout lieux. Il me semble aussi qu’à défaut d’une révolution, les iraniennes proposent une évolution : voile au vent, elles rattrapent leur avenir perdu, revendiquant la reconnaissance de la femme comme sujet. J’entrevois pourtant le supplice que représente un été à 45°C sous un tchador. Et ce constat qui ne me quitte pas : « Si on ne fait pas violence aux textes, alors on fait violence aux hommes ». La somptueuse calligraphie persane qui procèderait de la « pureté des cœurs », marche encore à reculons à certains égards…
En matière de bonnes manières, je suis initiée au T’aarof, une règle de courtoisie qui par une simple formule de politesse répétée plusieurs fois (on répète trois fois son accord ou son désaccord), serait l’art d’obliger son interlocuteur. Cela créé des quiproquos hilarants. Par ailleurs, il est rare d’interroger deux iraniens sur un problème et d’obtenir deux fois la même réponse. Sans doute les immenses distances du haut plateau, quatre fois la taille de la France. J’observe chez eux un fort sentiment d’identité et une conscience d’appartenir à l’une des plus vieilles civilisations du monde. Dans un pays obsédé depuis de deux siècles par le risque d’une ingérence étrangère, la question de l’indépendance reste une préoccupation centrale du débat politique. Mais cette indépendance serait, selon le discours officiel, menacée par « l’invasion culturelle » occidentale.

Au détour d’une rue, l’oeil rivé sur un plan de la ville, je rencontre Eckal. Jeune étudiant indonésien de 24 ans, ils s’exprime dans un farsi et un anglais impeccables, son large sourire est une bénédiction. Venu ici se perfectionner dans l’art de la marqueterie et de la fabrication de tapis persans, il me fait rapidement part de son homosexualité, le genre de confidences que l’on ne s’attend à recevoir dans la dernière théocratie du monde. Il y aurait dans la ville une large communauté gay potentiellement exposée aux châtiments les plus lourds du régime. Nous partons pour Student Park, point de rdv de la population estudiantine. En l’absence de bars et de nights clubs c’est aux chants des oiseaux que l’on confronte son altérité, développe ses sentiments. L’amour est difficile à cacher ici : bien qu’on le nourrisse dans un calme profond, il n’échappe pas aux regards. Des secrets brûlants… En quittant Téhéran, une oppression moite flotte dans l’air, renforcée par l’épaisse fumée de la locomotive. Demain je découvrirai Persépolis.

La Perse – les jardins oubliés de Dieu

« Il y a avait quelqu’un, il y avait personne », telle est l’entame de tout conte persan.
Dans cet horizon sans limite, l’Antiquité la plus éclairante se manifeste dans les ruines tragiques de Pasargades ou de Persépolis, cités brûlées, imprégnées de la grandeur de Cyrus, de Darius et du souvenir d’Alexandre Le Grand.
En persan, jardin et paradis sont un même mot : pairidaeza. A Pasargades, le tombeau de Cyrus le Grand, à six niveaux, 11m de haut, est semblable à un sarcophage monumental. Il aurait été restauré par les soins d’Alexandre le Grand. Fondateur de la dynastie Achéménides, Cyrus est aujourd’hui encore, l’un des personnages majeurs de l’identité iranienne. Son aura ravive l’image d’un grand roi, d’un souverain populaire, dont la hauteur de vue, le courage, l’intelligence et surtout l’esprit de tolérance avaient peu d’égal à son époque. Son dicton désormais célèbre résume tout : « Good thougths, good words, good deeds ».

Enfouie sous 8 mètres de terre et de cendres, Persépolis ne fut dégagée, puis fouillée qu’en 1931, par l’Oriental Institute of Chicago. Construite sur une colline naturelle aplanie par 3000 ouvriers afin d’obtenir une terrasse surélevée de 150 m de long sur 300m de large, elle dominait la plaine. Il est aisé de se figurer la cité au temps de sa flamboyance, à quelques 2500 ans d’ici, chaque année au mois de mars par exemple, lors du rituel du défilé des nations. Hauts dignitaires, cavaliers et représentants des nations se réunissaient au seuil de la porte de Xerxès, au son des trompes et au rythme des tambours. Un cortège interminable d’hommes, de bagages, de chars, de chevaux, entourés de gardes chamarrés, s’ébranlaient dans la poussière jusqu’au pied de la terrasse. On imagine les commentaires de toutes ces populations, dans des idiomes différents qui devaient fuser de toute part. Tout un cérémonial pour glorifier le Roi des rois. Au coeur des ruines et des colonnes décapitées, des têtes de taureaux colossales qui attendent encore leurs oreilles, une gravure d’un vert laiteux conserve malgré les affres du temps le souvenir des offrandes fastueuses déposées par une armée d’esclaves. L’ensemble se mêlant dans une sorte d’amertume ambiguë : le malheur d’avoir été détruite avant même d’avoir véritablement vécu. La capitale aurait été incendiée par Alexandre le Grand en 330 avant notre ère, lors d’une nuit d’orgie, pour complaire aux caprices d’une courtisane athénienne, anéantissant du même coup le règne Achéménide. Vengeance ? Accident ? Les historiens en discutent encore…

Situé à 4km au Nord de Persépolis, Nasq-e-Rostam est une majestueuse « vallée des Rois » et comprend quatre tombeaux achéménides creusés dans la falaise. Une maitrise de l’art du relief taillé dans les parois rocheuses qui n’est pas sans rappeler les regrettés Buddhas de Bamyan (Afghanistan). Ces tombeaux latéraux, hauts placés, comportent une façade de palais avec une petite porte. De droite à gauche s’alignent, face à l’autel du feu, les tombeaux présumés de Darius II (-425-405), isolé, puis Darius Ier (-521- 485) ; Xerxès 1er (-485-465) ; et Ataxerxès Ier (-465 – 424). Soudain, un vieux monde sort de l’ombre, dont la profondeur et les dimensions imposent un silence du recueillement.

A bord du train / Soleil couchant, livre de poésie persane sur les genoux, impression de rêve, sensation d’apesanteur où torpeur et curiosité se combattent mollement. Au wagon restaurant, j’entame une discussion passionnante avec Shapoor, notre guide. Loin de l’optimisme officiel que les Persans réservent aux gens de passage, il me livre une analyse précieuse et réconciliatrice empreinte d’une délicate politesse qui le rend presque invisible. Sa voix est posée, son regard empli de sagesse. D’après lui, l’Orient et l’Occident seraient comme deux frères jumeaux qui se seraient ignorés trop longtemps, oubliant par là-même qu’en des temps immémoriaux ils avaient baignés dans un ADN commun. L’un représentant le corps, l’autre l’esprit. Impossible de survivre à la tectonique des civilisations et de regarder vers un avenir commun en se tournant le dos…Bale (oui).
Réveil à Chiraz.

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Chiraz

Difficile de ne pas être saisi par ce quelque chose de « quintessentiel », de lentement distillé et de sagace qu’est la Perse. Capitale de la province de Fars, Chiraz est le berceau des premiers Empires, le foyer de l’unité iranienne. L’Iran possède un panthéon de poètes ayant réussis à plier la prose arabe aux exigences de l’esprit de la langue persane. Même si je préfère la jouissance du présent à la mémoire du tombeau, il m’est impératif d’honorer celui du poète Hafez. Au coeur d’un grand jardin d’orangers et de buissons aux feuilles grasses, le cercueil est en jade, abrité d’un dôme vert-de-gris porté par des colonnettes de marbre blanc. Nombre de Chirazi s’y baladent nonchalamment, savourant, le calme et le chant des oiseaux. Il est coutume pour les iraniens d’invoquer l’âme du poète, de garder les paupières closes tout en pointant au hasard l’une des pages de ses recueils et d’en commencer la lecture. Des versets qui avaient enchantés Goethe en son temps, et délassent les peuples depuis près de huit siècles…comme on s’instruit du temps et de l’éternité aux leçons d’un sage. « Essayer de traduire Hâfez, c’est vouloir enfermer le clair de lune dans un vase » (Massé). La musicalité du persan nourrie d’ésotérisme soufi, est une des plus hautes du monde, et Victor Hugo d’affirmer : « nos rêveries et nos pensées sont persanes »… je le crois.

17h / Rarement dans ma vie je n’ai éprouvé une telle sensation de reliance et de sérénité qu’en pénétrant l’enceinte de la Mosquée Chah Cheragh (« La lumière du Roi »). La beauté du lieu me saisis au premier regard. Une fillette de 2 ans jète des graines aux pigeons, pendant que d’innombrables silhouettes colorées déambulent dans un calme processionnel. Hommes et femmes prient côte à côte. Toutes les parois du mausolée sont couvertes de miroirs et chaque rayon de lumière s’y reflète par mille éclats. Les rites chiites consistent notamment à embrasser les portes et à pleurer à chaudes larmes. La scène dégage une ferveur mystique, un malheur tellement exacerbé qu’il semble surnaturel. Comme tous les lieux saints de l’islam, les villes de pèlerinage sont des passerelles jetées entre le visible et l’invisible. J’aurais voulu rester ici mille ans. La mosquée combine à merveille l’art consommé des bâtisseurs sassanides et les impératifs culturels d’un culte nouveau, l’Islam. Ici, on goûte le lyrisme de l’inspiration dans la perfection accomplie de la forme. A la sortie s’échangent les sourires protecteurs de ceux qui savent souffrir…

Ispahan

Train / Après une courte nuit à bord, on voyait déjà au petit matin, le bulbe léger des mosquées flotter sur la ville étendue, Ispahan. Apollinaire ne s’y était pas trompé : « Ispahan – pour l’odeur de tes roses – j’aurais fait un voyage plus long encore ». Beaucoup de villes d’art sont l’œuvre d’un seul orfèvre, Ispahan sera embellie par Chah Abbas, le Louis XIV de la Perse, qui en fera une « féérie monumentale ». Penseurs de la renaissance safavide, philosophes, théologiens, architectes, peintres, miniaturistes, calligraphes et autres artistes de l’époque se regroupent dans ce que l’on appellera « l’école d’Ispahan ». Ici, l’art du tissage des tapis s’épanouit et atteint ses plus hauts sommets. Autrefois capitale de l’Iran, un vieil adage nous apprend qu’elle serait « une moitié du monde ».

La place de l’Imam est le centre névralgique de la ville, bordée de la petite mosquée-oratoire du cheikh Loftfollah à coupole beige et du palais d’Ali Qâpu. Dans la cour de la Mosquée Royale on mettrait aisément une centaine d’autobus ou encore Notre-Dame. La place fait cinq cent mètres sur près de deux cents. Les carreaux de faïence émaillée qui recouvrent entièrement l’extérieur comme l’intérieur des monuments, inondent l’architecture d’une large palette de versets et de formules de bienséance. Ses prouesses céramiques également, véritable trait d’union artistique entre l’Orient et l’Occident. Vaste espace de quiétude ou les langues se délient au milieux de jardins de cyprès et de saules, de pièces d’eau et de hautes parois célestes de briques émaillées.

Un groupe d’adolescentes enjouées s’approche, arborant fièrement un pansement au centre de leur visage. Elles n’éprouvent aucune gêne à en parler. « Les Iraniens sont souvent beaux, ils ont les traits fins, des visages avenants, mais leur nez ! Prédominant, il n’est jamais droit, ce qui est extrêmement laid ! ». En occident, l’obtention du permis de conduire représente bien souvent un rite de passage vers la vie adulte, ici, l’iranienne le négocie à coup de dollars et de bistouri. On m’explique aussi que l’unique atout de séduction d’une femme en Iran est son visage, il est donc tout à fait naturel d’y investir tous ses fantasmes… Ensemble, nous avons bien ri.

Ceci dit, Ispahan c’est exactement l’émerveillement que l’on me promettait. Elle en vaut à elle seule le voyage. Je resterais bien une nuit de plus pour la voir se lever… En attendant, je flâne dans le Bâzâr-e-Bosorg construit au XVIè siècle, où il règne une atmosphère féérique d’arrière-monde et d’aventure, avant de me réfugier dans Tchaîkhane (maison de thé). Les Persans disent volontiers « Ghafékhane », bien qu’on n’y serve rarement de café. Prendre tout de même garde à la ligne à haute tension qui traverse le balcon, comme une innocente corde à lessive ! En repartant, un homme moustachu et de petite taille, embrasse son harmonica d’arpèges délirants… pour le simple plaisir de se mettre l’âme à l’envers. Magnifique. Le matin de mon départ, sous le pont de trente arches qui franchit le fleuve Zayandeh Rud (à sec), j’ aperçois des silhouettes grandes comme des timbres-poste, s’affairer de part et d’autres; une armées de bambins s’agitent sous leurs cerfs-volants, riant à batons rompus. Au revoir Ispahan…

IR - Ispahan jeunesse 10

Yazd 

Désert de nuit, nous partons vers Yazd. Dehors, un paysage désertique défile sous l’astre blême. Un de ces paysages qui à force de répéter la même chose convainquent absolument. Sous la lueur d’une lune ronde et pleine, chaque détail semble participer à la mise en scène du Crime de l’Orient Express : le tapis élimé du couloir déserté, dont il ne reste que quelques touffes rougeâtres, les larges fenêtres béantes qui ne laissent pourtant passer aucun souffle d’air. Un sentiment de plénitude né du bruit des pompes métalliques qui actionnent les roues de ce train qui m’emmène, toujours plus loin.

La Perse antique ne fut pas fondée à partir d’une pensée religieuse. Elle se niche aussi dans le mysticisme, le soufisme et ses mémoires zoroastriennes. A 657 km de Téhéran, la ville de Yazd est une oasis aux couleurs de pisé, situé sur la Route de la soie, au carrefour des routes de l’Asie centrale et du monde indien. Fondée par Alexandre le Grand, je m’étais interrogée sur ce gâteau de terre dressé loin, une enceinte carrée, aveugle, dont le sommet crénelé s’élève à trente mètres au-dessus du désert de sel.
Sa flamme sacrée, son Temple du feu, alimenté du bois d’abricotier ou d’amandier, est attisée toutes les trois heures. On raconte que cette flamme brûlerait depuis l’an 470. Au-dessus de la porte est représenté symboliquement un Farvahar (symbole zoroastrien sous la forme d’un homme-oiseau). Un homme ailé en faïence, symbole à la fois de l’âme ou de la gloire du roi et de Zoroastre. On y trouve aussi un petit musée.

IR - Yazd tour du silence 3

Enfin, ses fameuses « Tours du Silence » (terme qui me sied), deux larges collines pierreuses en bordure de la ville. C’est au sommet de ces collines que les pratiquants de la religion zoroastrienne déposaient leurs morts. Dans la mesure où le monde se divisait entre l’ange du Bien et celui du Mal, les cadavres, touchés par le second étaient considérés comme salis, polluant la terre. Cette pratique a cessé depuis les années 1970, les morts étant enterrés à présent dans un cimetière en bas de la colline. On peut pénétrer dans ces vastes solitudes, plusieurs fois millénaires par un sentier et atteindre l’intérieur de l’une de ces tours. Silence absolu et soleil vertical. Au-delà, Yazd s’ensable et le pays s’étire comme s’il n’avait plus l’énergie d’en finir, dans une poignante atmosphère d’abandon. Une partie des zoroastriens qui refusa l’islamisation de la Perse resta en Iran, l’autre partie forma une diaspora nommée Les Parsis exilée à Bombay, au Canada, aux Etat-Unis et au Royaume-Uni, Freddie Mercury en étant l’un de ses plus illustre ambassadeur.

Simon Allix

Simon Allix

Avant de quitter Yazd, il faut absolument assister à une séance de Zourkhaneh ou « maison de la force », qui tient de la gymnastique initiatique, de la compétition musclée et d’une chorégraphie chevaleresque moderne. Dans une arène semblable à une piste de cirque, une dizaine d’athlètes en caleçon de cuir se livrent à des exercices de maniement de lourdes massues et de chaînes, aux rythmes lancinants de percussions et aux accents psalmodiés de chansons épiques. Depuis ses origines, il a acquis des valeurs morales, éthiques et philosophiques. Aujourd’hui la plupart des villes iraniennes possèdent toujours une ou plusieurs zourkhaneh. 

Frontière Turque

Chargée de cette énergie cosmique, je regagne notre train. Je ne me lasserai jamais de cet inimitable bleu persan qui allège le cœur, qui tient l’Iran à bout de bras, qui s’est éclairé et patiné avec le temps comme la palette d’un grand peintre. Un petit morceau de bon temps, l’humeur persane.
Pendant que la lune découvre ses cratères d’ombre dans la transparence de l’air, je repense au poète persan Saadi qui au-delà de vivre cent sept ans, consacra trente ans à l’étude, trente ans à parcourir le monde et trente autres années, à se prosterner sur le tapis de l’adoration pour suivre les traces des disciples de l’idéal. « Ô belle vie », cela me laisse rêveuse… Le voyage a beau se dérouler en continu, chaque frontière est comme un nouveau chapitre, tournant définitivement la page du précédent, apportant son lot d’attentes, de fantasmes inquiets ou joyeux, de situations aux règles inconnues que le temps se chargera de dévoiler. Si je ne suis pas parvenu à y écrire grand chose, c’est qu’être heureuse m’a prit tout mon temps, la mémoire remplie d’amitiés toutes neuves. D’ailleurs, sommes-nous vraiment juges du temps perdu ? Mon visa iranien expire et avec lui l’Iran s’efface… Sans doute est-ce parce qu’elle se croit seule qu’elle est si émouvante et libre d’attitude.

Art-icle expiré par Barbara pour Moodsto©k

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