Immortelle Randonnée – Jean Christophe Rufin

LITTERATURE

 

« Le Chemin est une alchimie du temps sur l’âme »

 

« Chaque fois que l’on m’a posé la question « Pourquoi êtes-vous allé à Santiago ? », j’ai été bien en peine de répondre. Car le chemin a pour effet sinon pour vertu de faire oublier les raisons qui ont amené à s’y engager. On est parti, voilà tout »- J-C.R.
Jean-Christophe Rufin a suivi le « Chemin du Nord » jusqu’à Saint-Jacques : huit cents kilomètres le long des côtes basque et cantabrique, à travers les montagnes sauvages des Asturies et de Galice. Il s’est peu à peu transformé en clochard céleste, en routard de Compostelle. Il nous raconte, avec une délicieuse autodérision, ce parcours humain et spirituel.

 

Morceaux choisis

« A l’origine, j’avais simplement décidé de faire une grande marche solitaire. J’y voyais un défi sportif, un moyen de perdre quelques kilos, une manière de préparer la saison de montagne, une purge intellectuelle avant d’entreprendre la rédaction d’un nouveau livre, le retour à une nécessaire humilité après une période marquée par les fonctions officielles et les honneurs… »

« Comme ces découvertes qui détruisent tout ce qui les a précédées, le pèlerinage de Compostelle, tyrannique, totalitaire, fait disparaître les réflexions qui ont conduit à l’entreprendre »

« C’est par de telles expériences que l’on mesure sa nouvelle faiblesse, qui est une grande force »

« A mesure que la vie vous façonne, vous leste de responsabilités et d’expériences, il paraît de plus en plus impossible de devenir un autre, de quitter le pesant costume qu’ont taillé pour vous vos engagements, vos réussites et vos erreurs. Le Chemin, lui, accomplit ce miracle »

« On voit des désillusions au bout de quelques étapes, quand celui qui aurait pu être un grand amour tant cherché a fini par avouer, en gravissant une côte, qu’il est marié et qu’il aime sa femme. Mais on voit aussi des couples authentiques se former et on espère qu’ils seront heureux »

« Le pèlerin n’est pas un touriste, rappelons-le. Il n’a pas le droit d’exiger en permanence le sublime… »

« Dans certains endroits et c’était le cas dans ces banlieues de Santander, le pèlerin, avec ses références médiévales, ressemble à ces chevaliers que des films comiques projettent dans le présent et qui déambulent en cotte de maille au milieu des voitures »

« A l’avancée horizontale très lente de la marche s’ajoute cette descente non moins progressive dans l’opinion qu’on a de soi. Car il est assez trivial de dire (mais assez rare d’éprouver soi-même) que l’extrême humilité est une des voies de l’orgueil. A mesure qu’il se diminue, le pèlerin se sent plus fort et même presque invincible. La toute-puissance n’est jamais loin de la plus complète ascèse »

« Le pèlerin aime sentir qu’il met ses pas dans ceux de millions d’autres, qui ont emprunté le même parcours pendant des siècles »

« Tout devient exaltant et beau : les souvenirs, les projets, les idées. On se surprend à rire tout seul. D’étranges mimiques se forment sur le visage qui ne sont destinées à personne autour de soi »

 « Quand on a échoué à discipliner sa pensée en lui assignant des objectifs sérieux, quand, en somme, le vide menace et, avec lui, le triomphe de l’ennui et des petits embarras du corps, la spiritualité apparaît comme une planche de salut. Il décide de se forcer à penser. Cela s’appelle réfléchir (…) C’est le moment, au creux de la détresse, où il devient le plus tentant de se raccrocher à la dimension religieuse du pèlerinage »

« Je ressentais une puissante envie de me jeter au pied de la croix et d’implorer que Dieu me fasse la grâce de m’accorder la santé en ce monde et la vie éternelle dans l’autre »

« En jugeant inutile d’entendre à l’église ce que je pouvais lire dans les journaux, je commençais à ressentir les effets secondaires de l’overdose du christianisme que je m’étais imposée (…) J’avais repoussé les rêves, puis les pensées, enfin la foi »

« Il délivre des tourments de la pensée et du désir, il ôte toute vanité de l’esprit et toute souffrance du corps, il efface la rigide enveloppe qui entoure les choses et les sépare de notre conscience ; il met le moi en résonance avec la nature »

« Je ne saurais pas expliquer en quoi le Chemin agit et ce qu’il représente vraiment. Je sais seulement qu’il est vivant et qu’on ne peut rien en raconter sauf le tout, comme je m’y suis employé. Mais, même comme cela, l’essentiel manque, et je le sais. C’est bien pour cela que, d’ici peu, je vais reprendre la route. Et vous aussi »