IL FAUT BEAUCOUP AIMER LES HOMMES – MARIE DARRIEUSSECQ

LITTERATURE

Une femme rencontre un homme. Coup de foudre. 
L’homme est noir, la femme est blanche.
Et alors ?

 

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Deux amants s’apprivoisent sous le soleil d’Hollywood. Un noir, une blanche, sur le thème de l’altérité, un roman brûlant. Solange a déjà traversé trop de deuils, ne souffrant plus d’être mauvaise mère, passable comédienne, abonnée aux soirées de Bel Air, entre vedettes et producteurs en vue, starlettes et scénaristes affamés, la jeune femme y rencontre un acteur noir, le très séduisant Kouhouesso Nwokam.
D’origine camerounaise, Kouhouesso n’est en Amérique qu’un brillant second rôle. Homme pratique, impétueux, amer et distant, qui ne pense qu’en terme de comptabilité d’agenda, c’est un homme avec une Idée. Il rêve de réaliser Au coeur des ténèbres de Conrad, en Afrique et finira par en trouver les moyens, comme il finira par se laisser aimer épisodiquement par Solange entre deux éclats contre le racisme ambiant et sa difficulté à trouver ses racines, à comprendre ce que signifie d’être africain. Qu’est-ce que l’autre ? Le malentendu est le lien le plus fort…
Il faut beaucoup aimer les hommes dépasse les clichés bien-pensants sur l’amour mixte. L’angoisse de blesser l’homme qu’on aime y est juste démultipliée encore. Solange va le suivre dans cette aventure, jusqu’au bout du monde : à la frontière du Cameroun et de la Guinée équatoriale, au bord du fleuve Ntem, dans une sorte de « je ntem moi non plus ». Au fil de l’attente, on entre petit à petit dans son paysage mental, elle, qui tombe bêtement amoureuse de l’Afrique à travers cet homme, avec sa petite valise d’idées reçues. L’Afrique ce n’est pas seulement les enfants affamés, la guerre, les machettes, c’est aussi l’avenir du monde. « C’est ça le problème de l’Afrique, cette promesse inassouvie, et elle ne pouvait plus vivre sans (…) jusqu’au bout elle y entendait un secret rien qu’à eux ». Un roman de peau, des marques qui s’y creusent, plaçant le centre absent au coeur de l’intrigue avec une grande émotion de mot : caravane de l’attente avec ses deux chameaux, solitude et silence. Provisions pour la mémoire, provisions pour la force…

Née en 1969 à Bayonne, Marie Darrieussecq, agrégée de lettres modernes, a d’emblée connu le succès avec son premier roman Truismes, publié en 1996 – près de 500 000 exemplaires vendus et des traductions dans une trentaine de langues. Ses romans travaillent les stéréotypes. Avec ce treizième ouvrage, la romancière surprend assurément son monde en se cognant soudain au racisme, au temps désarticulé de la passion, à l’attente de l’autre, à l’obsession de cette attente, à l’horreur et au vide de l’absolu désir, évoquant aussi bien le culte des apparences, les faiblesses de l’amoureuse que les égarements de l’aimé. L’histoire marine dans la perversion d’un microcosme hollywoodien pas moins hypocrite que policé, où la confusion atteind son paroxisme lorsque l’on demande à un homme noir de jouer un certain rôle : d’être noir. Si la passion est le terrain commun de la littérature, l’auteure y déblaye ici les fantasmes de la sexualité de l’homme noir, un thème qui subit une avalanche de clichés. Presque politique par le prisme de l’amour, où l’épaisseur de la forêt symbolise l’opacité de cet homme, ce récit, sauvagement matérialiste, est d’ailleurs inspiré de la sublime et triviale amoureuse que fut Marguerite Duras: « Il faut beaucoup aimer les hommes. Beaucoup, beaucoup. Beaucoup les aimer pour les aimer. Sans cela ce n’est pas possible de les supporter ».
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Enfin, il était grand temps de reprendre à Hollywood tous ses clichés. Voici l’histoire d’une femme qui apprend qu’elle est blanche et qui s’enfonce dans la passion avec la même persévérance appliquée que la goutte d’eau creuse la pierre. C’est l’histoire d’une femme qui passe un désert après l’autre, le désert du monde, le désert de l’ennui, le désert de l’attente, celui de la différence et de l’indifférence. Un mirage passionné. Elle trouve ses aises dans une souffrance que rien n’épuise, pas même la souffrance. Petit à petit ses yeux perdent leur teinte, devenant un gouffre dans lequel le monde se vide de son poids. Ce qui ne peut danser au bord des lèvres – s’en va hurler au fond de l’âme… Les femmes espèrent tout, et puisque tout n’est pas possible, elles le perdent en une seule fois. Ce livre dépeint le lent naufrage des ces ardentes romances, d’autant plus sensationnelles qu’elles s’éclairent de leurs manques. Durant ces canicules sensorielles, comme les oiseaux on invente le ciel pour éviter le vertige, la chute. Les erreurs sont grandes lorsque l’amour est petit. Très vite, on s’aperçoit que l’homme noir n’existe pas…

« Faites tourner le globe à vive allure : vous aurez la couleur du futur » M. Darriessecq.

 

 

Art-icle expiré par Barbara pour Moodsto©k
Photos : Philippe Ferrant
www.pol-editeur.com
Sortie (août 2013)
Prix Médicis 2013

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Morceaux choisis :

« Le visage est ce que l’on ne voit pas de soi. Le dos non plus, je vous l’accorde. En se contorsionnant, on attrape un éclat d’omoplate, un peu de clavicule et de reins. Mais on porte devant soi son visage comme une offrande »

« Elle aurait préféré se consumer d’un coup, comme les vampires surpris par le jour, que prétendre le réduire à la question des origines. Ils étaient deux étrangers, deux adoptés de l’Amérique (…) Comme s’ils se connaissaient déjà par pays interposés. Comme si l’intensité de ce jour-là avait aussi été la conséquence logique, électrique, des mises à feu de l’Histoire »

« Le teint halée et son sourire de Voie lactée (…) Ce rire soulève la nuit, fend le brouillard, sa moue de prince galactique … »

« Plus tard, elle sait qu’elle arrive au bord d’une falaise. A la pointe de l’attente. La pointe est logée dans sa poitrine. Elle la sent, rougie au feu. Le bord de la falaise est un fil très étroit, une lame en métal. Elle brûle (…) Le soleil se précipitait sur la ville, rouge et plat comme un comprimé d’extasie »

« Aujourd’hui encore elle frotte ce souvenir contre sa mémoire et il en sort du chaud, du rouge. Des fulgurances de joie. Elle se revoit, elle se ressent, entrer dans l’attente comme dans une mer effervescente. L’attendre merveilleusement (…) Attendre est une maladie. Une maladie mentale. Souvent féminine (…) Elle l’avait tellement attendu qu’elle continuait à l’attendre »

« Elle était dans des rêves qui lui laissent au réveil l’image d’un monde logique »

« Elle avait déjà été aimée pour ses fesses, pour son talent, pour sa notoriété, jamais pour sa couleur. Ou bien tous les hommes, tous les Blancs qui l’avaient désirée jusque-là ne l’avaient fait qu’à cette condition qu’elle était blanche ? (…) Elle voudrait s’ouvrir la peau pour lui montrer l’universelle couleur Benetton de son sang »

« L’encens de sa cathédrale de cheveux. De ses dreadlocks »

« C’était un homme à l’existence intermittente – il se dématérialisait (…) Un spectre. Elle fermait les bras sur le vide, elle serrait les poings sur rien. Loin d’elle, son existence était comme un souvenir impossible »

« Son cerveau avait tendance à patiner en sa présence. Elle n’avait aucun argument. Elle ne savait rien… Elle n’avait lu aucun livre. Elle ne savait pas lire »

« Elle connaissait l’humiliation des textos sans écho. Il répondait, oui – il finissait toujours par répondre, mais tellement longtemps après que ce n’était pas une réponse : c’était un évènement, une surprise, le fracassant retour du héros »

« Plus tard ils roulaient dans Los Angeles. Ils roulaient pour rouler, pour la ville, pour la nuit. Elle aimait sa voiture, un coupé Mercedes des années 1980. Ca sentait lui. L’encens et le tabac. C’était comme se réfugier à l’intérieur de son corps. Assimilée. Intégrée. Avec la carrosserie solide, la ceinture bien attachée, et ce luxe de laisser flotter ses cheveux dans le vent. Et s’ils rataient un virage, eh bien, ils mourraient ensemble »

« Si elle dessinait leur amour sous forme de cercles, il occuperait tout le centre de son moi ; et elle, elle serait à la périphérie de lui, comme une petite Lune dont il ne subirait nullement les marées et qui n’éclipserait jamais sa Grande Idée »

« Il lui dit qu’elle et lui, même farine : ils ne pensaient qu’à eux. A leurs intérêt tout personnel. Etre un noir et une blanche, pas juste un homme et une femme : il faudrait qu’elle s’y fasse, la faute n’en revenait ni à lui ni à elle, mais datait des rafles dans les forêts »

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