GWADA : A DANS D’AUTRES SOLEILS…

VOYAGES

 

La Guadeloupe vue du ciel est une île imprévue…elle parle sa belle langue, celle des éléments.
En ce début d’année 2014, l’envie de découvrir une géologie plus intense que la seule carte postale paradisiaque l’a emportée sur Paris, l’effrontée munie de sa grisaille prévisible. Terre 100% verte, terre d’histoire et d’histoires, de souffrances et d’espoir, terre littéraire, enrichie de son oralité qui a su convertir ses maux en mots et en faire une poésie délicieuse. Une culture du conte aussi, lorsque Benzo se met à raconter le patrimoine guadeloupéen. « Gwada », désormais porteuse de promesses azurées, un peu comme un karma arrivant à maturité, m’a admise à l’école de sa tendresse antillaise et fera bientôt de moi une adepte de sa philosophie vitaliste : trankil, pani pwoblem…!!

Marie-Galante

Cases métisses…

Véritable Méditerranée du 21è siècle, vivifiante et débordante de créativité, les petits « confettis de l’Empire » tels que les nommait affectueusement le général De Gaulle rayonnent aujourd’hui dans le sport, le cinéma et l’art ; agissant subtilement par la musique, en « négrifiant » petit à petit le globe pour notre plus grand bonheur, selon les termes de la romancière Simone Schwarz-Bart. Le « péyi Gwadloup » est riche de son métissage, à l’image des palétuviers, qui depuis leur belle mangrove plantent leurs racines près et loin à la fois, finissant par s’entremêler les uns aux autres dans un dialogue de culture. Faites tourner une toupie à vive allure et vous obtiendrez toutes les couleurs de l’avenir.
Et pourtant des noms de lieux à glacer le sang (Porte d’Enfer, Morne-à-l’eau et son cimetière époustouflant, Le Gosier, le Morne Fumée, Les Abymes, etc.), faisant rejaillir subitement sa vérité à la surface de ma conscience, avec la même brutalité que l’on jète des cadavres à la mer. Grande ou basse, une terre toujours aussi verte puisant dans ses entrailles tourmentées et à laquelle s’agrippaient, il y a peu encore, des cases rapiécées, témoins des récoltes camouflées au fond du silence et de la mer. Circulez mémoire, il n’y a rien à voir…! Dans quelques rares endroits, la plainte des ruines rappelle ce que l’on a été soucieux de taire ou d’occulter, ce que les ancêtres ont été contraints d’endurer en soupirs et en cris. Autant de témoignages contre les carences de la mémoire des servitudes et pour le souvenir des jouissances d’une liberté enfin restituée. Des lieux chargés où la terre referme sa porte d’enfer et avale une époque où l’on ne cherchait pas sa destinée ailleurs que dans la perdition des champs de canne à sucre. Des paysages sauvages, dépositaires des différentes couches de l’histoire. Et il est émouvant de rebrousser mémoire de quatre siècles en soi pour réaliser qu’ici, Africains et Indiens, étouffés par la même oppression, tentaient de charmer le même Dieu, fécondant l’eau fertile à leurs racines noyées. Il parait que la pluie nocturne fouettant les toits de tôle, lave au passage la sueur des sèves en exil…

Elément Terre…

A l’heure où le soleil n’écrase plus les couleurs et les formes de la Basse-Terre, dans ce bref moment suspendu, prendre la route des Mamelles et se perdre coeur battant, volant serré, sur un parterre à deux voies accidentées, au milieu d’une jungle débordante et luxuriante qui redresse inlassablement tout en offrant sa magnifique cascade aux écrevisses et autres chutes fameuses. Un fabuleux parc zoologique aussi, digne des pages de livres pour enfants, que je croyais appartenir au pays des songes. Questionner en vain les panneaux de signalisation graduellement délavés de leur fonction par le sel marin, sous le regard moqueur d’une armée de cocotiers bien affairés à tutoyer le ciel…Laisser l’autoradio « zouker » en vous : divin. « You are magnifiiik !!! Guadeloupe, la tête haute ! » (entendu à la radio). Et pourquoi ne pas oser, pousser jusqu’à Bouillante et ses sources naturelles d’eau chaude..?? La sève des feuilles au matin, l’odeur de la nature…Descendre un peu plus au sud et regagner la commune de Vieux-Habitants, puis oser les démarrages en côte au coeur d’un décor majestueux, une biodiversité qui imprime en vous bien des sensations, et s’offrir cette ascension inoubliable jusqu’ au Domaine de la Grivelière (habitation de café), une voie unique où il est prié de klaxonner à chaque virage. Un café d’élite, qui se mérite !
Traverser la Rivière Salée qui sépare les deux ailes du papillon et rejoindre Grande-Terre, vaste plateau calcaire dédié à la culture de la canne à sucre et partir à la rencontre de la vie paysanne, s’arrêter dans ses bourgs tranquilles, ou perdure une mosaïque de culture aux accents de convivialité autour d’un Ti-punch et d’acras. Longer ses lagons bleus et escalader ses falaises imposantes, ses pointes vertigineuses et émouvantes : La Pointe des Châteaux (Extrême Est où l’océan Atlantique rencontre la mer des Caraïbes), La Pointe de de la Vigie, etc… Poursuivre à Anse Bertrand, et s’asseoir à la table accueillante de Clothilde Lagrin (table d’hôtes bio « Les 3 Fermiers », véritable coup de coeur du séjour !) pour un festival de saveurs tombées du jardin et un sorbet de giraumon (courge) à la cacahuète, dont je rêve encore aujourd’hui. Finir enfin, à Morne-à-l’eau dans la paix de son cimetière en amphithéâtre, ses caveaux de damiers noirs et blancs…éblouissant.

Les « ils », les « elles », les îles…

Cap aujourd’hui sur l’une des plus belles baies du monde, Les Saintes. A bord du ferry, laissant le flot mouvant de pensées danser en moi, je me prépare à céder la priorité au spectacle d’une baleine, dont il est coutume d’observer le passage en cette saison. Et soudain, la vague de clarté s’agrandit sur l’immensité du décor…La nature est une force si silencieuse, qu’il faut apprendre à se taire un moment pour entendre le murmure de sa poésie. Débarquer au port du « Saint-Tropez » de la Caraïbe, c’est aussi vivre au rythme de ses instructions inédites : « merci de ne pas nourrir les iguanes », « emporter un tourment d’amour dans sa poche » (gâteau local)…
Entre les «Ils», les «elles» et les îles, escale relaxante au port de Saint-François, remonter doucement son marché, tourbillon de saveurs liquoreuses… Que dire de Marie-Galante qui préserve jalousement ses traditions : rdv au musée « Kreol West Indies » de Grand-Bourg pour chuchoter avec le temps et inspirer ses trésors. Quelle chance aussi d’assister au Carnaval de Saint-Louis, qui réveille en moi des instants maternels. C’est avec une excitation enfantine que je me mêle à cette beauté sans restriction, celle-là même qui révèle un éclatement de joie, dans une symphonie de couleurs, avant l’ascèse du Carême encore très largement pratiqué ici. Danser le quadrille, marcher au bord de la route, poisson sur l’épaule, doublé de charrettes à boeufs, manger un « bohkit » sous la surveillance de moulins encore intactes et d’Alex Brute, légendaire taxi driver, mémoire de l’île, porte-parole de ses quelques 12 000 âmes. Douce ballade authentique, vrai séjour des Dieux, ce coin de tropique avec ses portes ouvertes sur les plages où la mer est une fatalité heureuse au bout de chaque sentier. Des plages d’argent bordées de sveltes cocotiers, lâchant occasionnellement leur lourde garnison sur la paresse des étages inférieurs…curieux instants de somnolence volés. Avec au loin sa garde rapprochée : la barrière de corail, un peu comme si l’île protégeait sa cargaison d’humanité fragile. Parfois un cortège de nuages épais se forme autour de moi, tirant un rideau opaque sur le monde le temps d’un mince quart d’heure, mais les idées ne font qu’un tour avant que le soleil ne surenchérisse de son implacable clarté, la quiétude d’un horizon azuréen qui ici, dure jusqu’ à plus soif…

Extrait du « Grenat Guadeloupe Tour » de Priscilla Telmon

Une expérience singulière, un monde de découvertes, qui ne trouve sa limite que dans la durée du séjour… Nul doute qu’il faudra revenir se ressourcer ici, dans les bras de Dame Nature : escalader la Soufrière, flâner à la Désirade, écouter le râle des tortues, nager avec les dauphins, négocier une entrevue avec le poisson-lion, observer les hippocampes, dont l’attrait naturel pour le congés de paternité m’intrigue autant qu’il me fascine… Quel supplice de devoir reprendre le chemin de l’aéroport, regagner la capitale « métro », pleine à craquée et son monde désaxé qui ne sait plus quoi inventer : une urgence sans lendemain possible qui m’oppresse d’avance, comme une canne à sucre dans son pressoir. Ayant touché ici une nouvelle forme d’écologie de l’âme, je suis à nouveau capable d’imaginer le monde tel qu’il est dans ses artères :  libre de ses couleurs, authentique depuis son humus. Inspirés ? Respirez…

Mother Earth

Mother Earth

 

Art-icle expiré par Barbara pour Moodsto©k
Photos by Moodstock 

Site officiel du Grenat Guadeloupe Tour – Priscilla Telmon
www.lesilesdeguadeloupe.com

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« GWADA SPIRIT… »

Books 
– Simone Schwarz-Bart : Pluie et vent sur Télumée Miracle, Un Plat de porc aux bananes vertes, etc.
– Gisèle Pineau : La Grande Drive des esprits, L’Exil selon Julia, Cent vies et des poussières, etc
– Maryse Condé : Les belles ténébreuses, La Vie sans fards, etc.
– Ernest Pépin : Coulée d’Or, Le Tango de la haine, etc.
Et bien d’autres…

Music
- Soft :  Kadans a péyi la
– Amiral T : Rev en mwen
- Jocelyn Beroard : An Limié
- Laurent Voulzy : Belle Ile en Mer
- Kassav : Syé bwa