GREAT BLACK MUSIC

MUSIQUE / EXPO

 

 « Un voyage transcontinental à travers musiques, moeurs, causes,
luttes et créations, une merveille pour grands et petits »
– Christine Taubira

 

Du fleuve Congo à Congo square, de la jungle de Harlem au bitume de Lagos, de l’île de Gorée aux rivages Caraïbes en passant par certains quartiers de Londres et de Paris, une multitude de sons, de groove et de mélopées ont peu à peu pris corps et âmes pour donner un sens à l’expression de musique noire. Après Dakar, Saint-Denis de la Réunion et Johannesbourg, découvrez jusqu’au 24 août prochain, l’exposition de toutes les musiques noires, « Great Black Music »: ces artistes américains et africains qui ont marqué l’histoire des musiques populaires au XXe siècle (Cité de la Musique, à Paris).

CC_Bob Marley Oakland Paramount Theatre_lewis Watts_1976

CC_Bob Marley Oakland Paramount Theatre_lewis Watts_1976

L’Afrique est souvent perçue comme « la terre mère », le continent des origines, berceau de l’humanité et des civilisations. C’est un lieu mythique où les âmes reviennent après la mort, selon une croyance très répandue chez les esclaves du « Nouveau Monde ». Son histoire musicale témoigne pourtant d’un brassage continue d’influence, un art en mouvement et en perpétuel renouvellement ; parfait tempo en chaque époque. Rythmes et mélodies qui ont alors circulées à travers le monde et renoué le dialogue avec les enfants de la dispora, les fils prodigues de Mama Africa. Chaque événement historique ou mythique faisant l’objet d’un commentaire musical… Bien qu’il soit quasiment impossible de réduire de façon unique les musiques noires à une matrice musicale africaine « pure et authentique », cette formidable expo en représente en elle-même une superbe tentative, un sublime tour d’horizon.

L’œil accrochant un écran ici, l’oreille se branchant là, ce « digital tour » nous plonge durant deux voire trois heures dans un kaléidoscope musical, le genre de voyage dont seul la musique détient le secret. Un parcours divisé en six espaces pédagogiques et interactifs, ainsi qu’une chronologie illustrée qui dessine l’émergence d’une conscience panafricaine. Comptez aussi près de onze heures de documents audiovisuels qui mobilisent les sens autour d’une dizaine de genres musicaux. Une première salle est consacrée aux légendes :  Miriam Makeba, Nina Simone, Billie, Miles Davis, Bob Marley, Jimi Hendrix et autres grands noms à la peau sombre. Suivent une frise chronologique ainsi qu’une collection d’instruments rares (ayant appartenu à Victor Schoelcher) qui retracent les origines les plus lointaines de la prise de conscience de l’identité noire. C’est dire si l’exposition embrasse large…au risque de désorienter les oreilles distraites.

C’est un groupe de jazz d’avant-garde, l’Art Ensemble of Chicago, qui lance à la fin des années 60 le concept de Great black music pour donner une cohérence plus large à des traditions qui sont trop souvent dominées par leur exploitation commerciale.
Si elles sont à bien des égards redevables au continent africain, c’est pourtant depuis les Amériques qu’émerge peu à peu une conscience transnationale qui sera le ciment du concept de musique noire. Ainsi, sa chronologie n’est pas tant celle des musiques noires que celle de l’émergence d’une conscience panafricaine. Née dans l’humilité de la condition d’esclave, ces musiques ont creusées le sillon d’une liberté que les noires n’avaient pas encore, transformant dignement la plainte en mélodie. Elles ont fait jaillir telle la trompette de Louis Armstrong, la poésie de l’état d’invisibilité et du refus d’humanité, puis finalement et par un curieux renversement des choses, elles ont incarné tout ce que l’Amérique avait réellement produit de neuf et d’original. Car du métissage des cultures est né de l’imprévisible et de l’inouï. Les Amériques noires ont légué au monde la force créatrice de la créolisation et on totalement ébloui par le perpétuel renouvellement de leur musique et par cette capacité à englober l’héritage africain. Un sentiment de communauté et de continuité musicale qui puise sa source dans le contrecoups des colonisations, posant du même coup la question de l’étanchéité des frontières raciales entre les cultures. Avant l’arrivée des blancs les africains eux-mêmes ne se définissaient pas par leur couleur de peau. « C’est en Amérique que j’ai découvert mon africanité » Fela KutiTout part des plantations…

C’est à nu que les Africains victimes de la traite négrière furent débarqués dans le nouveau monde, dépouillés des objets et des liens sociaux leur permettant de faire culture. De toutes les pratiques culturelles africaines, seules la musique, la danse et la religion, les arts immatérielles – furent conservés et réinvestis du pouvoir de relier les hommes. Essentiellement des chants de travail (worksongs) ou d’église (spirituals). On y entend beaucoup le principe de question-réponses (call and response) : un leader appelle et le chœur répond. On retrouvera ce schéma dans le blues, ou le chanteur lance une phrase musicale que reprend sa guitare, ou dans le jazz des années 1950. La Nouvelle Orléans, fait ainsi à la fois figure de berceau historique des musiques noires américaines et de conservatoire vivant de ce patrimoine qui s’est accumulé au fil des XIXè, XX et XXI siècles.
Alors que l’esclavage a anéanti la culture, en la reléguant à l’état de « mort sociale », c’est la musique qui a servi de reconstruction culturelle. Dès l’origine, c’est une musique communautaire, tout le monde y participe. Une culture autonome, dont la continuité fait sens, créatrice de lien social, médium très affectif qui échappe à la violence écrasante de l’écrit, un geste vocal de proximité…La musique est la forme artistique qui s’approche au plus près de l’âme noire. Les musiques noires ont non seulement survécu à l’écrasement esclavagiste, mais elles sont plus vivaces que jamais…
Enfin, voix engagées, hommes et femmes libres, les figurent charismatiques et emblématiques des musiques noires se donnent à entendre et trouvent un écho formidable en voyageant à travers le monde. Familières jusqu’à l’intime elles participent désormais à l’imaginaire des sociétés américaines, européennes et africaines. La force de la musique noire américaine, qui invente ses propres formes, ses rituels collectifs et ses codes, c’est d’avoir su exprimer dans les moindres détails l’expérience de ce peuple écartelé entre ses origines africaines et son quotidien dans le « Nouveau Monde ».

BD_Femi Kuti au Shrine_Andrew Esiebo_2006

BD_Femi Kuti au Shrine_Andrew Esiebo_2006

Art-icle expiré par Barbara pour Moodsto©k
www.greatblackmusic.fr

www.citedelamusique.fr

 

Bonus
Documentaire : Great Black Music (Next Generation) : Les Hitmakers
Petite sélection de concerts : cliquez ici