FROM KABUL WITH LOVE…

VOYAGES

 

Say it ain’t so…

Remontant à 2006, un voyage qu’il m’était important de partager avant qu’il ne se délie dans la brume des souvenirs… En compagnie de mes deux soeurs, nous partons rendre visite à notre maman, alors en mission diplomatique à Kaboul depuis plusieurs mois. Petite chronique photographique d’une parenthèse indélébile, d’un séjour résolument trop court que l’on ne fait probablement qu’une seule fois dans son existence.
C’est avec la réserve qu’impose un tel périple que nous quittons la France, car la seule évocation des Talibans provoque des douleurs lancinantes de panique. Seuls quatre touristes japonais, recensés officiellement depuis le début de cette année, on comprend mieux pourquoi il n’existe toujours pas de vols civils directs pour cette destination. Atterrir à Dubai, effectuer le transfert entre le luxuriant et futuriste Terminal 1 et le plutôt lugubre T2, réservé aux destinations périlleuses telles l’Irak, l’Iran et tous les pays inquiétants finissant par « stan », déclenche un premier trouble. Pas un siège à l‘horizon dans ce hall glacial, des GI’s américains en partance pour l’Irak d’un côté, barbus Pakis et Afghans de l’autre, c’est à en perdre son latin. C’est un peu comme si on partait tous pour la lune… Qui est la cible, l’ennemi, l’allié ? Peu importe, à chacun son champs de bataille. Nous poussons un premier « ouf » de soulagement lorsque notre avion Kam Air, dont les ailes sont rafistolées au scotch double face, se pose enfin sur la piste du minuscule aéroport de Kaboul. D’emblée on sépare les hommes des femmes et force est de constater que nos larges tuniques improvisées (Tati – Barbès) par-dessus nos jeans, ne font pas l’unanimité ici… Au milieu de cette foule hostile, nous apercevons enfin notre maman et son chauffeur Mr. Bayan.

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Kabul coach © Corinne Waechter

L’Afghanistan, véritable sas entre les cultures, a une histoire mouvementée. Depuis l’Antiquité, son emplacement sur les routes commerciales (route de la soie) en fait un des pivots de l’Eurasie, convoité par les grandes puissances : l’Empire Perse, Alexandre Le Grand, Genghis Khan, les Britanniques et enfin l’URSS. Vis-à-vis de l’Occidental et de ses séductions, l’Afghan conserve pourtant une belle indépendance d’esprit. Pas d’affront à laver, ni de complexe à guérir. Pays fréquemment sujet à tremblements de terre, un atterrissage sur le sol Afghan représente à lui seul, l’ultime garantie. Le séjour en lui-même, une audacieuse traversée de tous les cataclysmes. Néanmoins, s’immerger dans ce passé singulier réhabilite au passage mes lacunes historiques. On y découvre une chaîne d’événements cycliquement structurée qui glisse dans un temps linéaire, au sein duquel se réactivent des mécanismes nourrissant les aspirations de l’Homme. La dernière période de stabilité que le pays ait connue fut entre 1933 et 1973. Une époque où Kaboul incarnait encore la fascination et le modernisme, à la croisée des chemins des paradis hippies ; ses paysages somptueux, sa population nomade et chaleureuse, le meilleur hashish du monde…
Depuis 2005, la situation s’est nettement détériorée. Rien que durant les dix premiers mois de cette année 2006, la guérilla et les combats ont fait plus de 3000 morts. Parallèlement, la production d’opium a augmenté de 60%. Ironie du sort : il y a près de 40 ans, fouler le sol afghan rimait avec une forme d’aspiration au psychédélisme, il est désormais un privilège, demain, sans doute un exploit… On n’est jamais suffisamment préparé au surréel, mais je dois bien admettre que l’itinéraire Dubai-Kaboul bouleverse mes sens, de quoi faire sauter une marche à l’entendement. Passez ainsi d’une galaxie à une autre, faire le grand écart entre l’hypra-modernité et le 13è siècle, dépasse tout ce que je pouvais imaginer expérimenter de mon vivant. Kaboul est un champs de ruines, Diamonds and rust… Le paradis perdu. Le pays est littéralement à genoux après plus de 33 ans de guerre sans trêve notoire.

« Afghanistan – touch down in flight »
Un film de Salomé et Lukas Augustin
© Augustin Pictures – 2011

Mais pourtant… Kaboul, sa ceinture de peupliers, ses montagnes mauves où fume une fine couche de neige, son ciel bleu constant, soutenu et sans nuages. Pas moins de trente-trois sortes de tulipes sauvages borderaient les collines qui entourent la ville et des champs de coquelicots à « perte de vie ». En revanche, le trafic est chaotique, véritable festival de carrosseries sino-bolchéviques. Là où nous tolérons habituellement trois voies de circulation, il est fréquent, ici, en pleine ville de se retrouver piégé dans un flux à six voies où cyclistes et piétons surgissent inopinément. Conduire ici, demande une attention de tous les instants, voire une dose d’héroïsme. De temps à autre un troupeau de moutons ou un chameau solitaire se mêlent au cortège. Des ronds-points que l’on prend selon l’humeur, par la gauche ou par la droite et au centre un sleeping police man, au sens propre, enfoncé dans sa chaise, la tête lourde de sommeil. La police est bonne fille ici et le simple mot backshish suffit à ouvrir l’horizon.
Baisser sa vitre en voiture est une erreur que l’on ne commet qu’une seule fois : odeurs et regards menaçants, respirer la poussière à poumons déployés, le genre d’inconfort que l’on peut s’éviter. Pas de canalisations municipales, ni d’égouts, pas d’éclairage de nuit non plus. Le kaki militaire est omniprésent et parade dans des Landrovers, Jeeps ou chars lourdement armés. Mieux vaut s’écarter du chemin lorsque les forces américaines passent, elles roulent à vive allure et ne font pas de détails… Les hommes marchent dans la rue, se tenant la main, deux par deux, amitiés tactiles. Ici on attend le bus, accroupis sur ses talons. Une seule réserve tout de même : cette odeur de graisse de mouton qui imprègne la ville, à vous soulever le coeur quand le foie tire un peu trop. (Flash back depuis, rue du Faubourg St-Denis, à Paris). Premier pick-up talibans en vue… Détourner le regard et se faire oublier sont les deux principales consignes… prier peut-être. Envie de Smartie’s

Secrets behind closed doors

Je crois que ce sont les ruines du palais de Darulaman ainsi que le jardin de Babur qui m’émeuvent le plus depuis mon arrivée. Bien que ravagés, les pierres au sol sont si colorées qu’il n’est pas difficile d’en imaginer la beauté d’antan. Dans le célèbre roman, Les Cerfs-volants de Kaboul, le personnage principal s’y promenait avec son père. Chicken Street, Toilet Street & Flower Street sont les trois artères commercantes du centre ville. Le pragmatisme afghan dans toute sa splendeur.
Mener une vie d’expatrié ici, revient un peu à vivre une vie sous cellophane… Chauffeur de jour, chauffeur de nuit, garde de jour, garde de nuit. Logés dans de grandes villas d’un style tropézien 60’s, à l’abandon et inchauffables. 2000 $ de loyer est un prix raisonnable, coût d’une installation internet, 1800 $, abonnement mensuel 300$… Utopique, puisque l’électricité n’est disponible ici que si les astres le décident. Petit conseil pratique : toujours bien secouer ses chaussures avant de les enfiler le matin, car les scorpions y trouvent tout le confort du monde. Sortir boire un verre le soir, rare moment de détente que vous puissiez vous accorder ici, vous plonge dans la 5è dimension. Au Samarcande, repère de mercenaires russes, on est invité en premier lieu à y déposer son arme dans des casiers prévus à cette effet, décharger ses dernières balles dans un réservoir en acier… Au milieu de la piste de danse, la valse obscure des prostituées chinoises. Lovely… Dans ces conditions, on s’autorise aisément l’alcool, car à 2000 m d’altitude, dans le pays le plus singulier du monde cela ne fera de tort à personne.
Alors que les étoiles s’éteignent une à une, que la ville ne pousse plus un soupir, la venue de Condolezza Rice cette semaine déclenche soudainement des tirs de roquettes qui s’écrasent à quelques centaines de mètres de là, visant l’ambassade américaine. There is fire on the mountain… On dirait une fusée de feu d’artifice … ssssss plouf !

The photographer © Corinne Waechter

The photographer © Corinne Waechter

Parler de démocratie en Afghanistan revient à poser un simple mot sur une idée foireuse, ici notre épicurisme outrancier coule à contre courant avec la morale ambiante. Qui sommes nous pour comparer ? Ce qui ne m’échappe guère, c’est la capacité de ce peuple à endurer dignement l’insupportable. Il faut avoir un don prodigieux pour l’espoir et la capacité de se réinventer chaque matin, avec ce(ux) qui restent…
Véritable sanctuaire de la répression depuis l’arrivée au pouvoir des Talibans en 1996, le quotidien des Kaboulis est réglé à coup d’interdictions. Ces miliciens intégristes ont imposé l’ordre islamiste le plus rigoureux au monde. Chaque jour ils édictent de nouvelles règles. La musique inciterait au mal, gare à ceux qui prendraient du plaisir à en écouter… Rire en public est immoral, même les enfants sont contaminés. Prendre une photo est un délit, c’est la raison pour laquelle, les 3/4 de nos clichés ont été pris depuis la voiture, fenêtres closes. Aucune femme ne peut sortir sans chadri et doit être accompagnée par un homme de sa famille, la prière est obligatoire cinq fois par jour. La TV, le sport, les jeux de hasard, tout est désormais interdit.
Les femmes n’ont plus le droit de travailler et les petites filles n’ont plus accès à l’éducation, ce qui met une pression considérable sur les hommes, dans ce pays où l’espérance de vie n’excède guère 45 ans, et pour cause… Radio Charria est l’unique source d’infos pour les Afghans. Des ondes qui diffusent en boucle des versets du Coran et les multiples interdictions infligées au peuple. Esprit obtus, sur les cinq continents les Talibans sont les plus sombres dans leur tête. Ils sont le plus souvent des paysans illettrés, parmi lesquels trente cinq nationalités islamistes venus du monde entier, environs 45 000 hommes qui ont pris 17 millions d’Afghans en otage dans leur propre pays. Leurs règles résultent d’une interprétation du Coran, un texte qui date de l’an 700. Et tout ce que l’humanité aurait inventé depuis serait nuisible. Ce sont eux qui ont l’argent, les véhicules, les armes, les fouets. Ces patrouilles religieuses de la promotion de la vertu et de la lutte contre le vice veillent au grain, un Coran sous le bras, une Kalachnikov dans l’autre. Ils ont imposé le silence sur Kaboul, qui symbolise pour eux un vaste carrefour du vice, où ils combattent les valeurs occidentales. L’usage des cerfs-volants est désormais prohibés, tout comme la passion des Afghans pour les chants d’oiseaux qui incarnaient si bien leur rêves de liberté. Enfin, avec un des meilleurs raisins au monde, les Afghans en sont réduits à l’abstinence. Pas une goutte d’alcool. Seuls les diplomates ont le permis d’exporter, les expats disposent de magasins dédiés.
Ressentir à quel point les enfants, ici plus qu’ailleurs, sont avalés par la guerre, demeure un constat difficile… Quel avenir pour un pays qui ne mise plus sur sa jeunesse ? Que faire lorsque les moyens matériels manquent à effacer les peines immatérielles. Il y a plus de 40 000 enfants des rues à Kaboul. Les ferments de l’avenir et l’étincelle de l’innocence ont déserté leur regard et à tout âge, il n’est désormais plus question que de survie ici…

Photos by Corinne Waechter

However…

« L’Afghanistan n’a pas de chemin de fer, mais quelques routes de terre battue dont il est d’usage de médire. Elles cheminent entre d’amples versants étendus sous un ciel d’altitude. Le soleil est fort, une lumière filtrée par les brouillards de la steppe, les regards bleus, les barbes noires. C’est l’Hindu-Kush qui fait signe. On ne le voit pas, mais on le sent derrières les premières chaînes, tendu comme un manteau. Ce massif traversant l’Afghanistan d’Est en Ouest, soulève à six mille les glaciers du Nouristan et sépare deux mondes. Tout le ciel en est occupé » (extrait de « L’Usage du monde » de Nicolas Bouvier)…L’esprit aussi. Sur le côté de la route des squelettes de tanks datant des nombreux conflits armés et des rochers marqués à la craie annoncent la présence de mines anti-personnelles. Suffisamment dissuasif pour exclure toute virée champêtre. Plusieurs millions d’entre elles sont encore enfouies dans le sol afghan, de quoi en arracher encore beaucoup trop à la simple marche de leur destin… Col de Salang, axe international majeur en direction du Nord, au bord duquel se trouve aussi Istalif, la célèbre base du commandant Massoud. La simple vue d’un panneau indiquant Bagram (le Guantanamo local) me glace le sang…
Pas une âme qui vive à 30 km à la ronde, mais une heure ne passe pas sans que l’on ne croise un de ces hauts camions verni comme un jouet, bleu pervenche, vert pistache. Sur tous les camions « au long cours » d’Asie, la composition de l’équipage est à peu près la même. Le véritable propriétaire du véhicule, c’est Allah et les inscriptions qui recouvrent la carrosserie lui rappellent ses responsabilités : minarets, mains dans le ciel, as de pique, poignards perçant un sein surréaliste entouré d’inscriptions coraniques. De toute évidence, ici l’artiste travaille avec le souci de remplir plutôt que d’ordonner. Une fois chargés, ils s’élancent vers l’Hindu-Kush, Mazar-e-sharif ou Kunduz, grâce à une succession de miracles dont personne ne s’étonne plus puisque Dieu est Afghan et musulman.
Nous nous rendons aujourd’hui dans le village de Mr. Bayan, où sa famille nous attend pour le déjeuner. Sur la route, notre pause syndicale dans un motel relève de la prise d’otage organisée et requiert une précision chirurgicale. Une par une, voilées jusqu’aux yeux. De toutes évidence ce n’est pas tous les jours que les toilettes sont pris d’assaut par des femmes ici, alors il faut redoubler de discrétion. Je dois dire que même l’escorte bienveillante de Mr. Bayan peine à me rassurer… Qui n’a pas quitter l’Europe n’a pas voix au chapitre.

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Free-riders © Corinne Waechter

Mr. Bayan est un homme ouvert à tous, généreux, délicat, attentif, et presque embarrassé de sa gentillesse. Cet ancien polytechnicien de 28 ans (en parait 40) est père de 4 enfants. Dans ce pays, un salaire d’ingénieur ou de médecin culmine à 80 $ par mois, il est donc nettement plus lucratif d’être chauffeur personnel, voire agent de police … Ici, on n’est pas à une contradiction près ! Après la travée blanche de la piste, entre les maisons de terre, le pays s’ouvre comme un moulin. Le village est chaud comme un four. Et c’est non sans fierté que l’on nous montre la serre du hameau. Par ces temps de grande sécheresse, cela relève du miracle. Nous sommes accueillis par une quinzaine de personnes parmi lesquelles beaucoup de jeunes enfants. Tous les mets disponibles sont offerts, extrêmement touchant. Ce qui l’est moins c’est que nous nous retrouvons toutes les quatre à manger en premier sous leur regard observateur. Nous accompagnent ensuite les hommes, puis les petits garçons, bien après les petites filles et en dernier, si la nourriture est suffisante, la maitresse de maison… J’ai l’appétit qu’exige la politesse, pas sûr que mon estomac soit aussi fair-play. Tendance à pousser la réflexion au noir, avec l’oeil pour ce qui cloche. Comme de toute façon, regarder les hommes dans les yeux est prohibé, je fixe le tapis, joli tapis…, aux motifs austères qui malgré l’accueil me transperce l’âme today.
Enfin, cela fait depuis mon arrivée que je me couvre le visage et le corps, rasant les murs comme si, âgée de 4 ans, j’avais subtilisé un bonbon dans la boîte familiale… Il apparaît finalement de source directe, que certaines afghanes trouveraient un certain confort à porter la burka, à ma plus grande surprise ! Oui, notamment à travers la liberté d’aller et de venir incognito, ce qui dans cette cité interdite est un avantage non négligeable. Que l’esprit philosophe trouve même sous les voiles les plus sombres de la condition humaine quelques idées progressistes et l’élan de relever le menton, m’enveloppe d’un sentiment lumineux. Et c’est avec une arrogance toute nouvelle que je revêts pour la dernière fois le voile sur le chemin de l’aéroport, consciente de ma chance de pouvoir épouser un autre destin. Il y a de quoi s’interroger sur le sens du monde ici. Une adrénaline et une nature à couper le souffle, des regards perçants qui tatouent à jamais. On rentre désorienté et chargé de nouvelles vérités. Alors que tout y semblait hostile, que votre visa expire, c’est votre coeur qui lutte pour rester…

 

« Le meilleur que l’on puisse ramener de voyage c’est soi-même, sain et sauf » – proverbe persan.

 

Art-icle expiré par Barbara pour Moodsto©k

 

A découvrir aussi
Un magnifique documentaire Arte sur les années hippies à Kaboul (en 2 parties)
 

 

Unfortunately no music to suggest for this country …

Movies
« Les cerfs-volants de Kaboul » – réalisé par Marc Forster (2007) : trailer
« L’enfant de Kaboul » – réalisé par Barmak Akram (2010) : trailer
« Osama » – réalisé par Siddiq Barmak (2004) : trailer

Books
« Les cerfs-volants de Kaboul » – by Khaleid Hosseini / Editions 10/18 – (2003)
« Mille soleils splendides » – by Khaleid Hosseini / Editions Belfond – (2007)
« Le libraire de Kaboul » – by Asne Seierstad / Editions Livre de poche (2004)
« Les hirondelles de Kaboul » – Yasmina Khadra / Editions pocket (2010)
« Le photographe » – Didier Lefèvre (bande dessinée)