DANS LES FORETS DE SIBERIE – SYLVAIN TESSON

LITTERATURE DE VOYAGE

« On ne se sent jamais aussi vivant que mort au monde !
Rien ne vaut la solitude. Pour être parfaitement heureux,
il me manque quelqu’un à qui l’expliquer »
– S. Tesson

 

Assez tôt, j’ai compris que je n’allais pas pouvoir faire grand-chose pour changer le monde. Je me suis alors promis de m’installer quelque temps, seul, dans une cabane. Dans les forêts de Sibérie.
J’ai acquis une isba de bois, loin de tout, sur les bords du lac Baïkal.
Là, pendant six mois, à cinq jours de marche du premier village, perdu dans une nature démesurée, j’ai tâché de vivre dans la lenteur et la simplicité.
Je crois y être parvenu.
Deux chiens, un poêle à bois, une fenêtre ouvert sur un lac suffisent à l’existence.
Et si la liberté consistait à posséder le temps ?
Et si la richesse revenait à disposer de solitude, d’espace et de silence – toutes choses dont manqueront les générations futures ?
Tant qu’il y aura des cabanes au fond des bois, rien ne sera tout à fait perdu.

Morceaux choisis

« Dans ce désert, je me suis inventé une vie sobre et belle, j’ai vécu une existence resserrée autour de gestes simples »

(Au supermarché) – « Quinze sortes de ketchup. A cause de choses pareilles, j’ai eu envie de quitter ce monde »

« L’immobilité m’a apporté ce que le voyage ne me procurait plus. Le génie du lieu m’a aidé à apprivoiser le temps. Mon ermitage est devenu le laboratoire de ces transformations »

« Le pays me saute au visage. C’est fou ce que l’homme accapare l’attention de l’homme. La présence des autres affadit le monde. La solitude est cette conquête qui vous rend jouissance des choses »

« Un jour, on est lasse de parler de « décroissance » et d’amour de la nature. L’envie nous prend d’aligner nos actes et nos idées. Il est temps de quitter la ville et de tirer sur les discours le rideau des forêts »

« A Paris, je ne m’étais jamais trop penché sur mes états intérieurs. Je ne trouvais pas la vie faite pour tenir les relevés sismographiques de l’âme. Ici, dans le silence aveugle, j’ai le temps de percevoir les nuances de ma tectonique propre. Une question se pose à l’ermite : peut-on se supporter soi-même ? »

« Ce n’est pas rien d’être grains de poussière en ce monde »

« En ville, les minutes, les heures, les années nous échappent. Elles coulent de la plaie du temps blessé. Dans la cabane, le temps se calme. Il se couche à vos pieds en vieux chien gentil et soudain, on ne sait même plus qu’il est là. Je suis libre parce que mes jours le sont »

« L’imprévu de l’ermite sont ses pensées. Elles seules rompent le cours des heures identiques. Il faut rêver pour se suspendre »

« Quand les hommes se concentrent, l’administration naît »

« Les hippies fuyaient un ordre qui les oppressait. Les néo-forestiers fuiront un désordre qui les démoralise. Les bois, eux, sont prêts à accueillir les hommes ; ils ont l’habitude des éternels retours »

« L’homme civil veut que les autres soient contents de lui, le solitaire est forcé de l’être lui-même ou sa vie est insupportable »

« La société de consommation est une expression légèrement infâme, née du fantasme de grands enfants déçus d’avoir été trop gâtés. Ils n’ont pas la force de se réformer et rêveraient qu’on les contraigne à la sobriété »

« L’identité d’un être s’enracinerait dans l’espace géographique qui le nourrit. Si l’on avale des boîtes de conserves importés, on est citoyen du monde »

« Cette vie procure la paix. Non que toute envie s’éteigne en soi. L’ermitage resserre les ambitions aux proportions du possible. En rétrécissant la panoplie des actions, on augmente la profondeur de chaque expérience »

« L’ermite, passeur des mondes (…) L’ermite gagne en douceur ce qu’il perd en civilité »

« Penser qu’il faut le prendre en photo est le meilleur moyen de tuer le moment. Je reste au carreau pendant une heure alors que l’aube en fait des tonnes »

« Nommer les bêtes et les plantes d’après les guides naturalistes, c’est comme reconnaître les stars dans la rue grâce aux journaux people »

« Je regarde les démonstrations aériennes des oies et des canards, assis à la table de la plage comme l’un de ces juges de patinage artistique prêts à lever leurs pancartes »

« Dans le hamac, j’étudie la forme des nuages. La contemplation, c’est le mot que les gens malins donnent à la paresse pour la justifier aux yeux des sourcilleux qui veillent à ce que « chacun trouve sa place dans la société active »

*****