CA AUSSI, CA PASSERA – MILENA BUSQUETS

LITTERATURE

« Si les hommes savaient la quantité de fois que nous, les femmes,
nous nous faisons ce type de film, ils n’oseraient même
pas nous demander du feu » – M. Busquets

 

C’est l’été, la saison préférée de Blanca. Après le décès de sa mère, elle quitte Barcelone pour s’installer dans la maison familiale de Cadaqués. Sur cette terre riche des souvenirs de son enfance, sous le soleil de la Méditerranée, elle cherche l’apaisement. Mais elle ne part pas seule, une troupe disparate et invraisemblable l’accompagne : ses deux ex-maris, les fils qu’elle a eus d’eux, ses amies, Sofia et Elisa, son amant Santi et, bien entendu, sa mère défunte, à qui elle ne cesse de parler par-delà la mort, tant cette disparition lui semble difficile et inacceptable.
Les baignades, les promenades en bateau et les siestes dans le hamac vont se succéder, tout comme ces longs dîners estivaux au cours desquels les paroles s’échangent aussi facilement que les joints ou les amours. Les souvenirs affleurent alors, faisant s’entrelacer passé et présent. Blanca repense à cette mère fantasque, intellectuelle libre et exigeante, qu’elle a tant aimée et tant détestée. Elle lui écrit mentalement une lettre silencieuse et intense dans laquelle elle essaie de faire le bilan le plus honnête de leur relation douloureusement complexe.
Elle lui dit avec ses mots tendres, drôles et poignants que face à la mort elle choisit l’élégance, la légèreté, la vie. Elle lui dit qu’elle choisit l’été et Cadaqués car elle sait que ça aussi, ça passera.

Livre événement de la Foire de Francfort 2014, traduit et publié dans une trentaine de pays, ce deuxième roman de Milena Busquets est un petit prodige d’équilibre et d’intelligence.
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Un mot sur l’auteure
Née en 1972 à Barcelone, ancienne élève du lycée français, diplômée de l’University College de Londres, Milena Busquets a travaillé pendant de nombreuses années chez Editorial Lumen, la maison d’édition fondée par sa famille au début des années 1960. Elle est aujourd’hui journaliste de mode et traductrice de l’anglais et du français.

Art-icle expiré par Barbara © Moodstock

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Morceaux choisis

« Maman, comment as-tu pu penser que tu avais une quelconque possibilité de remporter cette bataille, la dernière, celle qu’absolument personne ne remporte ? »

« On a beau essayer d’agir comme un animal sauvage, se guidant à l’instinct, à la peau, suivant les cycles de la lune, répondant sans délai, avec reconnaissance, avec une sorte de soulagement, aux exigences de tout ce qui n’a pas besoin d’être pensé, car le corps ou les étoiles l’ont déjà pensé et décidé pour nous, arrive toujours le moment où il faut se mettre debout et parler »

« J’aurais accepté sans protester de te voir mourir en paix. De la mort, nous avions beaucoup parlé ensemble, mais jamais nous n’avions envisagé que cette salope emporterait d’abord ta tête avant de prendre plus tard aussi tout le reste, qu’elle ne te laisserait que quelques lambeaux de lucidité intermittente qui ne serviraient qu’à te faire souffrir davantage »

« L’expression de l’émerveillement est l’une des plus difficiles à feindre et disparaît à mesure que disparaissent les espoirs, les véritables espoirs, ceux de l’enfance, et qu’ils sont remplacés par de simples désirs »

« Une des meilleures manières de découvrir les coins secrets de votre ville, pas ceux qui sont romantiquement secrets, mais ceux qui sont vraiment improbables, c’est de tomber amoureuse d’un homme marié »

« En ce moment, même si je le voulais, je ne pourrais pas quitter ma femme, je n’ai pas les moyens de me payer un loyer (…) Une nouvelle preuve du triomphe incontestable de la lutte pour l‘égalité des sexes, lutte qui a servi, surtout à ce que les hommes nous ressemblent de plus en plus, et pas le contraire. Maintenant, me dis-je, avec une certaine mélancolie, eux aussi refusent la séparation pour ne pas perdre leur statut social »

« En général, je crois qu’il est préférable d’en savoir le moins possible sur les gens. De toute façon, tôt ou tard, ils se montrent tels qu’ils sont, il suffit d’attendre, un peu, et de garder les yeux et les oreilles grands ouverts »

« Je suis folle de mon corps asymétrique, doux, maigre, imparfait, disproportionné, je le gâte, je le tripote, je lui donne tout ce qu’il demande, je le suis partout, je lui obéis docilement, je ne le contredis jamais. C’est le contraire d’un temple. J’ai essayé, j’essaie sans trop de succès, de faire de ma tête un temple, mais le corps devrait être toujours un parc d’attractions »

« J’ai eu beaucoup de mal à me défaire de tes affaires, surtout de celles que tu aimais. Certains jours, je pensais que j’allais tout bazarder et, au bout de cinq minutes, je me reprenais et décidais de conserver jusqu’au moindre bibelot. Trois heures après, je repensais à quelle distance de toi je voulais vivre exactement. C’est un équilibre difficile, avec les vivants garder les distances est plus facile »

« Je continue à avoir peur des morts. Quand je t’ai vue morte, je n’ai pas eu peur, j’aurais pu rester là, assise à ton côté pendant des siècles »

« Avoir du sexe, c’est relativement facile, mais que quelqu’un vous tienne entre ses bras toute la nuit, c’est une autre histoire, et même cela ne garantit pas un sommeil agréable ; il y a des hommes foncièrement inconfortables »

« Les prostituées sont indispensables, il devrait y avoir des putains de l’amour aussi. Mais l’amour est si difficile à reproduire et à feindre, c’est quelque chose de tellement laborieux, long et souterrain »

« Je ne serai plus jamais regardée par tes yeux. Lorsque le monde commence à se dépeupler des êtres qui nous aiment, nous nous transformons peu à peu, au rythme des morts, en inconnus. Ma place dans le monde était dans ton regard et cela me paraissait si incontestable et éternel que je ne me suis jamais inquiétée de vérifier où elle se trouvait »

« Tu disais toujours, avec cette manière particulière que tu avais de me balancer à la fois une insulte et un éloge, qu’au Moyen Age je n’aurais pas tenu cinq minutes »

« Tout l’amour de mes amis et de mes enfants ne suffit pas pour que je puisse résister aux violentes rafales de ton absence, j’ai besoin d’être agrippée à un homme pour ne pas être emportée dans les airs. On dit que la plupart des femmes cherchent leur père à travers les hommes, moi, c’est toi que je cherche, je le faisais même de ton vivant »

« Tu m’as élevée si férocement et efficacement dans le rejet de n’importe quel type de soumission non ludique, que je n’ai même pas eu à devenir féministe »

« J’aurais aimé mourir avec toi, dans la même chambre, au même instant, et pas le matin suivant, quand tu étais déjà morte. J’aurais aimé être là, te tenant la main, pour notre fin. Parce que j’erre sur la terre des vivants, avec plus ou moins de joies, dans une plus ou moins grande solitude, mais toujours une part de moi se trouve là où tu te trouves ».