BALI CONNECTION

VOYAGES

Il faut une certaine dose d’irrésolution, d’amour extensible de la vie et de doute pour se tailler la route et c’est bien là toute la différence entre le voyageur et le touriste.
En ce mois de juillet 2012, il était grand temps de faire quelque chose de formidablement inutile, de fouler les sentiers du monde, comme les voyageurs d’antan. Se libérer aussi du carcan du salariat, se débarrasser des sommations d’efficacité, du culte du labeur, de son temps sous contrôle et de franchir enfin ces déserts de confiance que nous impose notre mode de vie délirant. Et si la vie était le CDI à côté duquel trop de gens passent ? Je ne sais pas voyager… Je suis simplement venue chercher ici une qualité de silence pour nuancer les murmures tendancieux de notre époque. Creuser le sillon de ma propre voie(x), poser une lecture personnelle sur le monde. Puisque les émotions, l’éthique et l’Amour ne s’achètent pas sous vide au supermarché, mon élan est surtout motivé par un besoin épidermique d’apprendre à vivre auprès de ceux qui font corps avec la nature. Peut-être, parviendrai-je à collectionner ici quelques blocs de paix comme on stocke un bon vin en cave pour étancher les heures euphoriques et cruelles de l’existence. Bali, j’aime ton éternité, ton souffle et ta grâce, c’est un peu comme si nous avions rdv depuis des temps immémoriaux, à cette heure et sous cet angle. Je suis partie pour traverser une île, finalement, c’est elle qui me traverse…

Crazy monkey

Bali © Cris Noé

A journey through the earth

Petite enclave hindouiste au sein du plus grand pays musulman du monde (Indonésie), cette île mythique de l’Asie ne compte pas moins d’un temple pour cent balinais. Marco Polo citait Bali parmi les plus grandes merveilles du monde. Ces peuples encore fortement reliés aux fondements de la vie, incluent Dame nature dans leur sagesse et nous témoignent par leurs convictions les plus profondes et leurs manières d’être, qu’une forme d’écologie naturelle de l’esprit et de la nature, fraîche, ouverte et allègre, dans laquelle nous sommes organiquement reliés au Grand Tout, est encore possible. Température constante, ici le soleil ne peine pas à cracher quelques rayons et la nature semble savoir ce qu’elle veut. Une pureté originelle qu’aucunes des dérives des civilisations modernes ne semblent pouvoir travestir.
Ici les mots comptent moins que la pensée, car qui pourrait répondre de ce qu’il pensera demain ? Ligne de courtoisie innée chez ces autochtones, dont l’humour vif et généreux caractérise si bien les gens libres et heureux. Les Balinais n’ont pas comme nous la prétention de vouloir changer le monde, ils ont simplement l’intelligence de s’y adapter et de le prendre tel qu’il est. De tous les pays d’Asie du Sud-Est que j’ai découvert, Bali est un des rares lieux où la connexion avec le local est possible, sans comparaison. Vis-à-vis de l’Occident et de ses séductions, il conserve une belle indépendance d’esprit et c’est bien la première fois que je fais un bide en expliquant que je viens de Paris, et de m’entendre dire plusieurs fois : « I live in paradise, why should i move to your place ? »… « Pas mieux ! ». On parle ici du stress comme on parlerait chez nous d’une maladie orphelineBienvenu au royaume de la dignité et de la simplicité, bercé dans un présent éternel : « what else ? »
Divertir les Dieux oblige à une certaine appétence pour l’esthétique. Etre capable de ressentir est l’un des dons extraordinaires de l’humanité, d’où le talent artistique inouïe des Balinais. Il n’existe pas de mot ici pour « artiste », ni de castes particulières de « créateurs », ni l’idée que certains sont utiles et d’autres pas. L’art est simplement un état d’être, un 6è sens, comme pourrait l’être l’imagination, un attribut naturel dont nous sommes tous dotés. Chacun à un moment de la journée est un artiste : la musique sacrée, la danse, la peinture, le chant, l’histoire, la transe mystique et la prière se mêlent à la cuisine, à l’agriculture, à la conduite d’une charrette… De la même manière que l’on grandit connecté à la nature, on le reste ici à sa créativité. Les journées sont rythmées par des cérémonies de toute beauté, emplies de gratitude envers la perfection ordinaire de la vie.

Photos by Cris Noé


Après Kuta, la décevante, où l’on nage dans le kérosène, vagues de scooters et de surfeurs australiens, le constat est alors féroce : la planète rétrécit, tassée par ces symboles de la mondialisation (téléphones portables dans toutes les mains, canettes de Coca-Cola cabossées qui draguent les rigoles en bordure de trottoirs…).
Evasion solitaire le long des plages de Legian et Seminyak. Pendant qu’Eric Clapton, Robben Ford, Nina Simone et Chaka Khan murmurent au creux de mon oreille des mots précieux, je sens une énergie jaillir depuis mes talons, à en faire soulever le magma de la terre. Et il me semble qu’à mettre un pas devant l’autre ainsi, on peut parcourir la planète entière, le coeur vaste et intrépide.
Majestueux, le temple Tanah Lot et ses tours solitaires noires qui rappellent la délicatesse d’une peinture chinoise, sculpté par la marée au milieu de grappes d’enfants rieurs et d’une population de singes malicieux. Que dire de Sidemen, dont les toits de chaumes de riz recouvrent à la fois une jungle luxuriante et le charme d’un héritage ancestral, en faisant l’un des lieux les plus authentiques de l’île. Admirer aussi tortues et dauphins depuis le temple Pura Luhur Uluwatu et y assister à un show de Kecak Dance tout naïf, du « Kindergarten level » avec les bons et les méchants, un peu comme si l’adulte retrouvait l’enfant en soi et qu’ils s’expliquaient enfin. Couleurs chaudes et émouvantes enfin, à Tirtagangga sur la route d’Amed, en bordure du Mont Agung (volcan), 4h30 pour faire 45 km à travers des forêts de bambous indisciplinés bordées de rizières en terrasses impeccables. Sublime…

 

Ubud, an inspiring stroke …

Je ne sais jamais à l’avance où me conduiront les affres du voyage, mais je sais que ce sera lumineux et criant de justesse. Fini l’inventaire moral, « Let’s roll ». Rarement dans ma vie je n’ai vu un tel concentré de beauté qu’à Ubud… Les femmes s’avancent avec grâce, la tête chargée d’offrandes. Les yeux saturés de merveilles, je suis à deux doigts du syndrome de Stendhal. Il y a quelque chose qui nous restitue notre esprit de débutant ici : voir avec les yeux de l’instant, marcher pieds nus, manger avec les doigts, goûter l’existence. Bien que la mer soit absente ici, le fond de la vie est très généreux, on se sent pris en charge. En soirée, on prend ses aises dans d’adorables restos, entourés de noix de coco sculptées et d’une marre de lotus. La cuisine est divine (« Sate I am ! ») et boire un jus de mangue revient à absorber le cru le plus sacré de l’univers. Tout est bon « ap-prendre » ici, à la source de la détente. Inspirée, je respire enfin, effortless, perplexe… Alors que les intuitions me traversent comme la foudre, j’ouvre mon carnet de notes et bien que je ne comprenne pas grand chose à ce qui coule de mes doigts, je m’incline devant la calligraphie de ma plume, car plus que jamais, elle semble connaître la danse. De même que je ne peux voyager sans musique, au retour celle-ci aura une portée proustienne…

Photos by Al Bagus & Moodstock

Deux mondes se côtoient à Ubud (orient et occident). Ici, la méditation et le yoga sont un commerce. 90 % des coachs et leaders spirituels du coin sont occidentaux, à disposition d’une population du même pigment, souvent un peu bobo qui cherche par tous les moyens à combiner matérialisme et spiritualité. La gente féminine, quadra, y est fortement représentée affichant ses précoces percées de cheveux gris, comme un manifeste contre les diktats de la beauté conceptuelle, des trophées récompensant leur niveau de sagesse, durement acquis à coups de workshops. Sagesse au forfait. Loin de s’avouer que peut-être on est venu tenter de guérir ici de la maladie du temps qui fuit… Le tout, sous le regard décontracté du Balinais, qui lui, ne semble jamais avoir eu besoin de renaître à lui-même. Si pour certains la vie est un miracle qui coûte, il est ici de notoriété publique qu’elle est offerte.

Surprise de dernière minute : ici, l’homme occidental dévoile le verso de ses sentiments, il cherche un ancrage, fait la cour à l’ancienne (bien) et souhaite s’éterniser en nous, alors que de l’autre côté du globe il milite pour l’exact opposé. Ou peut-être est-ce une vertu anglo-saxone ?? Je me reconnais pourtant à travers ce genre de personnes qui ont tant migré qu’elles n’attendent plus le dernier moment pour se dévoiler à l’autre, qui se laissent connaître pour pouvoir connaître. Mais je dois bien dire que je n’étais plus habituée à ce genre d’égard dans les rues parisiennes, inciviles et trop pressées… Quitter Ubud est un vrai crève-cœur. Le temps d’Asie coule plus large que le nôtre, et cette alchimie parfaite me semblait avoir duré dix ans. Il tombe des hallebardes en ce jour de départ et sur mes joues des larmes chaudes, bien salées. Gouttes nomades. En direction de l’aéroport, on puise dans les derniers sourires la force de se passer du « A bientôt » qui rassure… et l’on charge son dos de ce souvenir qui sait déjà qu’il sera souvenir.

Lorsque le Monde devient le sujet de votre attendrissement le plus profond, c’est finalement cette sensation indéfinissable de se sentir partout chez soi que vous avez exploré. Alors que l’univers tout entier m’invite à la liberté la plus absolue, je quitte cette île avec le désir très fort d’apprendre à vivre ensemble, justement. Etreindre le globe, comme une histoire d’amour… Rassurée aussi d’avoir trouvé quelque part un canapé moelleux, un endroit où poser ma tête chaque fois que la vie me le prescrira. Bali, ce n’est pas grand, mais on tient à en garder un petit peu pour plus tard (Munduk, Kintamani, les îles Gili & Lombok…). Un jour, sans doute, je n’aurai plus cet appel à la flânerie intersidérale et je cesserai de venir aux autres pour les laisser venir à moi. Eloge de la lenteur… ici s’est jouée la partition du voyage : la vie a une saveur de miracle, comme un karma qui arrive à maturité. Et s’il s’avère que le destin conduit celui qui consent et tire celui qui résiste, ne me reste alors qu’un sentiment d’urgence à vivre.

 Art-icle expiré par Barbara pour Moodsto©k

Merci aux photographes: Al Bagus
et Cris Noé :   Site officiel

Bonus : magnifiques extraits du film « Bali is my life » 
– « Bali is my life » – Offerings (AVB Media): watch
- « Bali is my Life » – Surf (AVB Media) : watch
– « Bali is my Life » – Food (AVB Media) : watch
– « Bali is my Life » – Healer (AVB Media) : watch
http://baliismylifefilm.com/

Autres liens :
www.balispiritfestival.com
www.baliangels.com

 

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Books
- « L’homme qui voulait être heureux » – Laurent Gounelle
– « Mange, prie, aime » – Elizabeth Gilbert
– « Periplus Bali Street Atlas » – Tuttle Publishing
– « Sang et volupté » – Vicky Baum
– « Le diable vert » – Muriel Cerf

Movie :
– « Eat, pray, love » – réalisé par Ryan Murphy (2010) : trailer